Céline Sciamma : « Pour une cinéaste, on ne sépare pas la femme de l’artiste »

De Portrait de la jeune fille en feu à Petite maman, en salle cette semaine, son cinéma se déleste du poids des normes. Conversation avec une cinéaste engagée, incarnation d’un nouveau féminisme.

Céline Sciamma. - AFP

Avec son regard bleu-vert, ses bagues à chaque doigt et sa silhouette androgyne, Céline Sciamma est une icône de notre temps. En février 2020, avec Adèle Haenel – interprète de son film Portrait de la jeune fille en feu -, elle provoque un débat en quittant la cérémonie des César pour protester contre le prix de la meilleure réalisation attribué à Polanski… Céline Sciamma a fait du désir et de son irruption en dehors des normes la matière de ses films intimistes, de Naissance des pieuvres à Tomboy (sur une petite fille qui se fait passer pour un garçon le temps d’un été) ou Ma vie de Courgette (qu’elle a coscénarisé) en passant par Bande de filles ou son chef-d’œuvre Portrait de la jeune fille en feu, devenu à travers le monde le symbole du nouveau regard féminin au cinéma. “Il y a toute une rééducation du regard et de nos imaginaires à faire”, nous confie-t-elle, avouant une cinéphilie qui va des pionnières Alice Guy ou Germaine Dulac à Chantal Akerman ou Miyazaki. Avec Petite maman, conte fantastique où une petite fille rencontre sa maman au même âge qu’elle, elle renoue avec “les enfances”, celles qu’on ne devrait jamais cesser de regarder.

Petite maman est un conte sur l’enfance retrouvée. Que pensez-vous du traitement de l’enfance au cinéma, et dans la société?
CÉLINE SCIAMMA – Enfant, j’ai vu E.T. en salle et Big avec Tom Hanks, un gamin qui se retrouve dans un corps d’adulte et vit une histoire d’amour. Comme expérience de cinéma à égalité avec les adultes, ces deux films se posaient là! L’enfance est un sujet que je prends très au sérieux, que ce soit du point de vue des spectateurs ou des acteurs. Je voulais faire un film qui respecte l’adulte et l’enfant à égalité en ­abolissant la domination parent-enfant. Comme cinéaste, je regarde l’enfant dans son intégralité. Au cinéma on a tendance à qualifier le regard enfantin comme un regard soit insouciant soit sacré. Pour moi, le point de vue de l’enfant est un point de vue de profondeur que j’applique aux actrices et ­héroïnes de mes films, que je considère comme des collaboratrices. Car les enfants prennent tout au sérieux, leurs parents, leur écosystème affectif. Les enfants sont de grands vigilants.

Comment vous est venue l’idée d’une petite fille qui rencontre sa mère enfant?
C’est une image qui m’est venue: deux enfants qui font une cabane, une petite fille et sa maman au même âge. Sans psychologiser je voulais montrer que rencontrer l’enfance de ses parents est un moyen de les comprendre et de se comprendre. C’est un film sur trois générations qui montre une transmission mélancolique. Les enfants éprouvent une grande part de mystère sur leurs parents. Ça crée une tension imaginaire qui m’intéresse, et éventuellement un outil thérapeutique.

À un moment, la petite Nelly regarde son père et lui dit “Salut, t’es beau”. C’est un dialogue rare au cinéma entre un père et une fille, presque à égalité…
La dramaturgie de mes dialogues et de ma narration est fondée sur l’envie de comprendre et non sur le conflit ni la domination. Ça crée d’autres histoires, d’autres fictions. Dans mes films il y a parfois du secret, mais pas de manipulation. Un secret ce n’est pas forcément ce qu’on veut cacher, mais on n’a parfois personne à qui le dire. Ça fait partie de mon chemin d’autrice. Par exemple, je n’ai pas envie de filmer de la violence. C’est ma participation aux réflexions de déconstruction qui nous entourent, car je crois qu’on transforme aussi une société par les images, en dialoguant avec le contemporain. Les enfants peuvent être des héros d’histoires très ­subversives.

Pensez-vous que l’enfance est trop genrée?
Idéalement, l’enfance, c’est l’androgynie pour tous. L’énergie des enfants est si forte qu’ils devraient être libres d’explorer leurs corps et les espaces. Mais la société rend le bien-être et la sécurité des enfants dépendants d’une seule cellule psychoaffective, ­conjugale de préférence. Je n’ai pas d’enfant mais j’ai choisi de m’adresser à eux autrement. En travaillant avec eux, je célèbre d’autres solidarités. Les enfants viennent de traverser des périodes d’attentats, de pandémie, de #MeToo, ils sont les leaders du changement climatique et ça n’est pas raconté. Ils n’ont aucune place politique et sont exclus des questions collectives. C’est trop limitant à mes yeux.

Quatre ans après #MeToo, est-il encore important de résister, que ce soit “en se levant et en se cassant” comme vous l’avez fait aux César ou à travers les films?
Oui, plus que jamais. Vu mon chemin de cinéaste, il serait impossible de désolidariser les deux mouvements, personnel et artistique. Et comme je suis une cinéaste… Pour une cinéaste, on ne sépare pas la femme de l’artiste, je n’ai pas ce confort-là et je l’accepte. Je n’ai pas le choix et c’est tant mieux car je ne peux me permettre des zones grises. Cela m’oblige à faire des choix lumineux.

Est-ce qu’il y a encore des films qui manquent dans cette déconstruction des normes, et malgré les progrès du féminisme?
Il y a une histoire des films qui manque car on ne s’en souvient plus. Le cinéma est un art jeune mais en 110 ans nous avons oublié presque toutes les femmes cinéastes d’avant les années 1990. Agnès Varda a fait un immense travail de matrimoine pour son cinéma et pour nous toutes, mais il faut continuer de chercher les images dissidentes, car elles ont existé même si elles n’ont pas été priorisées. On a oublié que le mentor de Charlie Chaplin c’est Mabel Normand. Je veux m’inscrire dans cette célébration et cette restauration. Il y a la place pour d’autres fictions, de science-fiction, d’autres poèmes qui accompagnent nos têtes et nos cœurs. Ne serait-ce que le temps d’un trajet en bus.

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