The Father – Ce film tellement attendu

Rencontre avec Florian Zeller, cinéaste prodige doublement oscarisé pour The Father, adaptation magistrale de sa pièce de théâtre avec les bouleversants Anthony Hopkins et Olivia Colman.

The Father @Cineart

Dans un appartement à l’austérité bourgeoise, un homme âgé se ­dispute avec sa garde-malade. Il est persuadé qu’elle a voulu le voler. Plus tard, dans ce même appartement qu’on n’est plus sûr de reconnaître, l’homme dont on comprend qu’il s’appelle Anthony (colossal Anthony Hopkins qui donne son prénom au personnage) reproche à sa fille (fabuleuse Olivia Colman) de le quitter pour s’installer à Paris avec un nouveau compagnon. On comprend plus tard qu’Anne n’est pas mariée, ou peut-être que si, tandis que la réalité vacille autour d’Anthony.

Dramaturge précoce, cinéaste prodige, Florian Zeller (42 ans) est l’auteur de théâtre français le plus adapté à l’étranger. Il s’empare ici en anglais de sa pièce à succès Le père – Molière de la meilleure pièce en 2014, saluée outre-Manche comme “la meilleure pièce de la décennie”. Zeller signe un film d’une grande maîtrise et d’une grande humilité, comme on en voit rarement au cinéma, récoltant l’oscar de la meilleure adaptation (avec Christopher Hampton, déjà un oscar du meilleur scénario pour Les liaisons dangereuses) et offrant à Anthony Hopkins le second oscar de sa carrière trente ans après Le silence des agneaux (lire notre interview sur notre site). Prouesse dramaturgique rare, le film s’acharne à percer le noyau démentiel et les troubles particuliers du grand âge, pour nous tendre un miroir terriblement émouvant. Que reste-t-il de notre identité et de nos ­sentiments une fois que la vieillesse et la maladie ont entamé leur irréversible travail de sape?

The Father est aussi un extraordinaire duo d’acteurs, entre un Anthony Hopkins acéré, cabotin et renversant, brouillant les pistes du réel et de la fiction, et l’actrice britannique Olivia Colman – star discrète de la série The Crown, oscarisée avec La favorite. En pleine préparation de The Son (son prochain film adapté de sa pièce Le fils avec Laura Dern et Hugh Jackman dans les rôles principaux), ce prodige de Florian Zeller s’est plié à l’exercice de l’interview.

The Father

Les salles rouvrent presque avec votre film, The Father. Êtes-vous heureux?
FLORIAN ZELLER – J’attends ce moment depuis dix-huit mois. Je suis très attaché à la sortie en salle. Peut-être parce que je viens du théâtre. Pour moi c’est le vrai partage et la seule morale de l’art, pour que ce qu’on a créé devienne plus large que soi. Je n’ai ­quasiment jamais vu le film en présence du public, c’est intense et intimidant pour moi de partager tout cela car jusqu’ici c’était très virtuel. Avec la pandémie, j’ai eu peur que le film ne sorte jamais, que tout soit compromis. Lorsque la nomination aux Oscars est arrivée, je l’ai prise comme un cadeau.

Pourquoi Anthony Hopkins?
C’était un rêve. Avec Christopher Hampton (coscénariste du film – NDLR), nous sommes allés prendre un petit-déjeuner avec lui à Los Angeles. Lorsque l’agent m’a appelé pour me dire qu’il acceptait le rôle, j’étais très impressionné et très heureux car j’ai tout de suite su que ça serait un tournage extraordinaire. Hopkins est brillant, intelligent et ­humble. Sur un plateau, il ne se sert pas, il sert une histoire. On le connaît dans ses grands rôles sous contrôle, mais c’était intéressant de le voir ici perdre le contrôle dans un monde où l’intelligence n’a plus de sens. Je crois que c’était aussi pour lui l’opportunité de faire quelque chose de nouveau.

Quel était le principal défi de l’adaptation?
Lorsque vous adaptez une pièce pour le cinéma, tout le monde vous dit que c’est l’occasion d’écrire des scènes en extérieur. Avec Christopher Hampton, nous avons décidé de ne pas tourner en extérieur et de créer un film qui soit comme un espace mental. Je voulais que l’appartement soit comme un laby­rinthe mental et on a travaillé les décors comme un personnage. Peu à peu, les choses ne sont plus à leur place et on est désorienté, comme Anthony.

La démence sénile est un sujet qui nous touche tous potentiellement. Pourquoi avoir voulu l’évoquer?
J’ai été élevé par ma grand-mère qui était malade. J’ai voulu partager quelque chose de cela car c’est dans mon ADN. Je me suis rendu compte avec la pièce que la réception émotionnelle du public était très forte. Mais je ne me suis jamais dit “je vais écrire sur le thème de la démence sénile”. Je ne sais pas faire ça.

Comment naît alors l’inspiration chez vous?
Je pense que la création se produit dans un relâchement de la conscience. J’essaie de ne pas trop penser et je laisse l’émotion s’emparer de moi. C’est souvent une émotion brûlante, physique, intime, et par certains détours je la partage. Mais je ne cherche pas à résoudre la question car ce serait me priver de l’écriture. Peut-être me ­pardonnerez-vous mon imprécision, mais les œuvres d’art qui me passionnent sont aussi souvent un mystère pour moi.
The Father est votre premier film. Quelles étaient vos influences en tant que cinéaste?
Amour de Haneke m’a donné confiance dans le fait qu’on pouvait tourner un film en huis clos dans un appartement. Mulholland Drive de David Lynch a eu un fort impact dans mon ­écriture, j’ai découvert une forme de narration à puzzle, volontairement incomplet. Je suis un grand fan de Lynch car ses films rendent le ­spectateur actif.

Et si vous deviez choisir entre le cinéma et  le théâtre?
Au théâtre, j’aime l’expérience de fabrication collective. Le cinéma était un espace inconnu mais c’est un prolongement de ma vie de théâtre. J’y vois une forme d’absolu car pendant de longs mois il n’y a de place pour rien d’autre. Je trouve très belle cette disproportion. C’est aussi sur ce terrain que je me suis reconnu dans l’aventure avec Anthony Hopkins. Nous ne sommes pas des amis, mais notre lien est profond, fraternel, fait de reconnaissance réciproque, il touche au fondamental de nos êtres.

Hollywood?
Je suis vigilant. En France on a cette culture de l’auteur qui me permet d’être défendu par mes producteurs et de faire le film que je veux. Mais créer les conditions pour ne pas être déçu, c’est une haute lutte.

Date de sortie en salles : 16-06-2021

Lire notre interview d’Anthony Hopkins ici

The Father

 

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