9 juin – Le retour au cinéma, enfin. Mais à quel prix?

Les cinéphiles sont à la fête. Les salles rouvrent avec, à l’affiche, plus de 25 films. Un embouteillage auquel est confronté un secteur prêt à recevoir  son public, mais profondément ébranlé par la crise sanitaire.

Cinéma @Unsplash

Le 28 octobre 2020, les salles belges ­baissent le rideau. En février, signée par 113 acteurs de l’industrie, une lettre ouverte de la Fédération des cinémas de Belgique (FCB, qui regroupe les 98 cinémas membres) estime à 210 millions d’euros la perte sur l’année 2020, auxquels s’ajoutent 25 millions pour chaque mois de fermeture supplémentaire. Huit mois plus tard, la réouverture est un immense soulagement, mêlé d’inquiétude et de nombreuses questions sur les conditions de ces premières semaines d’exploitation, notamment sur l’accumulation des films non distribués.

“On est prêts”

En période normale il sort moins de dix films par semaine en Belgique, 450 par an. Ce 9 juin, plus de 25 films sont au planning des distributeurs. Aux films dont la sortie a été gelée (Drunk de Thomas Vinterberg, Adieu les cons d’Albert Dupontel, ADN de Maïwenn…), la sortie des blockbusters Disney (Cruella avec Emma Stone, Nomadland de Chloé Zhao, oscar du meilleur film 2021), il faut ajouter de plus petits films accumulés depuis des mois (dont le très beau Slalom de Charlène Favier). Malgré la joie de la réouverture, les distributeurs ont aussi l’impression d’assister à une guerre de tranchées…  

Pour le secrétaire de la FCB, Thierry Laermans, les 3 millions d’euros d’aide perçus par le secteur du cinéma en février ont paru “ridicules” par rapport aux autres pays européens. “D’autant plus que l’État belge a reçu 5,9 milliards de l’Union européenne pour aider à la relance économique, avec une demande d’octroi à la culture, explique-t-il. Mais jusqu’à présent on n’a rien reçu. Pourtant nous sommes prêts à accueillir notre public en toute sécurité. Les mesures sanitaires prises par les exploitants ont prouvé leur utilité, en espérant pouvoir ouvrir à capacité totale vers la fin août.” Thierry Laermans pointe la complexité des institutions belges, évoquant le dédommagement prévu par le gouvernement wallon pour les communes qui n’ont pas perçu les taxes commu­nales sur les spectacles de 2020 et qui pour l’instant n’est pas appliqué en Flandre ni à Bruxelles, or cela profiterait aux distributeurs.

Porte-parole des cinémas d’art et d’essai de Belgique, attachée au cinéma Galeries à Bruxelles, Hermelinde Grondard note que les conditions de réouver­ture apparaissent plus souples que précu. “Nous étions inquiets sur les exigences de ventilation car beaucoup de cinémas d’art et essai sont atypiques en termes d’architecture, ce qui rend les aménagements difficiles, ­souligne-t-elle. Nous devrons être attentifs à la distanciation sociale par bulles à 360° et surveiller cette barre de 900 ppm de CO2 maximal dans l’air, mais nous ne devrons pas investir dans des systèmes de nettoyage d’air si la qualité d’air est suffisante.

General manager chez O’Brother (distributeur notamment de Bouli Lanners), Thomas Verkaeren sort bientôt Mandibules de Quentin Dupieux, Les deux Alfred de Bruno Podalydès et l’adaptation très attendue du roman Passion simple d’Annie Ernaux par Danielle Arbid. Il avoue des sentiments “très mitigés” sur cette réouverture qui arrive “trois ­semaines après la France”, pointant un risque de “cynisme” entre exploitants de salles et distributeurs, exacerbé par l’accumulation de films et la manière dont le secteur culturel a été traité durant la pandémie. “Nous avons beau être confiants sur nos films, si certains ne marchent pas au bout d’une semaine, les exploitants en jetteront certains qui seront sacrifiés, martèle Thomas Verkaeren. On a l’impression de jeter des liasses d’argent par les fenêtres. L’ambiance de coopération du secteur tourne au vinaigre et si nous sommes à couteaux tirés aujourd’hui entre distributeurs, c’est à cause du manque de considération politique.

Recomposition du cinéma

Pour rappel, l’arrêté ministériel du 7 mai annonçant la réouverture des salles ne parle pas de “cinéma” mais d’”événements culturels d’intérieur” avec un plafond de 200 personnes. “On a dû en déduire qu’ils parlaient du cinéma”, poursuit Verkaeren qui pointe aussi le risque marketing d’ouvrir trois semaines après la France. “On rate les vagues de promotion française et c’est catastrophique pour les films bénéficiant de cette perméabilité entre la France et la Belgique francophone”, commente-t-il. Un risque d’autant plus grand que près de 60 % des recettes d’un film environ se font dans la salle. Le distributeur poursuit: “On a réussi à vendre nos films de 2019 et 2020 aux télévisions mais la source de la chaîne financière de l’exploitation d’un film s’est tarie. On se tourne directement vers les autres flux de possibilités de vente d’un film – la VOD, la Pay TV et la Free TV. On compte là-dessus, mais ça reste très difficile à chiffrer. On verra, dans 12 à 18 mois, si on survit”.

CEO de Cinéart, Stephan De Potter marque la réouverture des salles avec Adieu les cons et Sons Of Philadelphia (les deux programmés le 9) et, le 16 juin, avec le très attendu The Father doublement oscarisé. Il est “très impatient et plein d’énergie”, même s’il note la difficile régulation entre distributeurs. “On essaie de ne pas sortir trop de films dans la même cible la même semaine mais c’est difficile, dit-il. D’autant qu’à cette accumulation de titres s’ajoutent certains films “frais” puisque cette année le festival de Cannes a lieu en juillet – une pression ­supplémentaire sur les distributeurs.” Ainsi, Belga et September ont repoussé à l’automne la sortie des très attendus Benedetta de Paul Verhoeven et Annette de Leos Carax (qui fait l’ouverture à Cannes).

La pandémie a accéléré le processus des sorties ­hybrides – en salle et sur plateforme – et sur lequel il est peut-être permis d’être optimiste. Cinéart a sorti une quinzaine de films en VOD Premium ces derniers mois sur Voo, Proximus, Sooner ou Lumière… Aux États-Unis, les prochains films Warner (Dune, Matrix 4…) sortiront simultanément en salle et sur la plateforme HBO Max, au moment où les studios Amazon viennent de signer le rachat du catalogue de la MGM (qui détient la franchise James Bond).

Informelle en Belgique, la fameuse chronologie des médias, basée sur un gentleman’s agreement de ­quelques mois après la sortie en salle, est bouleversée par ces nouveaux modes de diffusion, note Stephan De Potter. “Les films d’art et d’essai avaient déjà cassé le système, précise-t-il, en projetant le film Roma en même temps que sa diffusion sur Netflix. Les cinémas suivent le marché et il est possible que cette exploitation hybride perdure au-delà de la pandémie car elle permet des perspectives multiples. En tout cas, dans un premier temps, on y sera un peu forcé…” Quoi qu’il en soit, après un an de films “vus à la maison”, il va nous falloir réapprendre à aller au cinéma. Et on a hâte.

 

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