Faut-il relire Mein Kampf?

Historiciser le mal, une édition critique du livre d’Adolf Hitler est sortie ce 2 juin. La “bible du nazisme” n’est pas le brûlot que certains redoutent. C’est notre époque qui est devenue inflammable.

Historiciser le mal - Mein Kampf @BelgaImage

Les sympathisants d’extrême droite ­présents sur les pelouses du bois de la Cambre ce samedi 29 mai ont-ils lu Mein Kampf (Mon combat)? Jürgen Conings en a-t-il emporté un exemplaire pour aller se promener dans nos bois? Sans doute pas. Brouillon, répétitif, écrit avec les pieds, le texte d’Adolf Hitler est un volumineux pavé que même ses plus ardents fanatiques peinent à finir. Ils liront encore moins l’édition critique de cette œuvre au brun que publient les éditions Fayard ce 2 juin.

Rédigé entre 1924 et 1925, alors que Hitler est emprisonné après une tentative de putsch, Mein Kampf, sorte d’utopie raciste et militariste que l’histoire s’est chargée de réaliser, est tombé dans le domaine public en 2016. Dès 2011, l’éditeur français s’est lancé dans un projet de réédition critique, conduit par un groupe d’historiens franco-allemands. Il s’agissait d’encadrer ce texte promis désormais à circuler librement. Pour dissuader tout achat irréfléchi, Historiciser le mal n’apparaîtra pas dans les librairies et ne sera disponible que sur commande, au prix de 100 euros. Les notes critiques, deux fois plus volumineuses au total que le texte original de Hitler, l’interrompent régulièrement, tel un dispositif de surveillance empêchant la prose hitlérienne de vagabonder trop longtemps en liberté. Pourtant, et comme toujours avec Mein Kampf, le débat a été ravivé. Depuis que le projet de Fayard a été rendu public et jusqu’à aujourd’hui, plusieurs voix se sont élevées: fallait-il, par les temps et les fachos qui courent, proposer au public une nouvelle lecture de la bible nazie? Même si les historiens saluent très majoritairement l’opportunité et la qualité de cette édition critique, d’ailleurs essentiellement destinée aux enseignants et aux bibliothèques et dont le tirage n’excède pas 10.000 exemplaires?

Adolf, le retour

Vous voyez un néonazi dépenser 100 euros pour lire le Talmud?” Joël Kotek, spécialiste de la Shoah et professeur à l’ULB, ricane. “Cette édition est composée comme le texte fondamental du judaïsme, dans une alternance constante entre les sources et les ­commentaires. Mais si vous voulez trouver Mein Kampf sans l’appareil critique qui vous gâcherait le plaisir, sur Google c’est fait en cinq minutes et c’est gratuit.” Mais même cette lecture-là, sans garde-fous, ne devrait pas emporter de nouvelles adhésions. C’est que Mein Kampf tient plus de l’objet de ­collection, de culte éventuellement, que du document intelligible. Olivier Mannoni, son traducteur, explique dans Le Monde que “sa première caractéristique est son illisibilité. Le texte est confus, hypnotique par sa confusion même”. Mein Kampf est sans doute l’œuvre historique la moins lue de son temps. De tout temps. Avant son arrivée au pouvoir, Hitler l’écoulait déjà difficilement. Une fois chancelier, après 1933, son régime en a distribué à tour de bras, notamment aux jeunes mariés. Qui s’empressaient souvent de le revendre en seconde main. Au point que, raconte l’historien belge Pieter Lagrou dans L’Écho, “le Troisième Reich a dû promulguer une loi pour interdire sa revente en occasion”.

Plus besoin de Mein Kampf pour se convertir au nazisme ou devenir antisémite”, poursuit Joël Kotek. Sur le Web, des contenus bien plus accessibles circulent partout et tout le temps sous des formes bien plus assimilables. “L’ironie de l’histoire, c’est que ­Hitler souffrait d’un faible pouvoir de concentration. Il lisait des fiches brèves, des feuilles de propagande très primaires de quelques pages au maximum. Mein Kampf en est en partie une sorte d’agrégat sans queue ni tête. En quelque sorte, le Führer privilégiait l’équivalent des posts Instagram de son époque. D’ailleurs, les foules nazies qui le suivaient n’étaient pas plus intéressées par les fondements théoriques de la pensée nazie. La haine de l’autre, c’est une passion plus qu’un objet d’étude.”

Beaucoup plus que Mein Kampf, c’est la fascination qu’exercerait à nouveau son auteur qui inquiète Joël Kotek. Pas l’homme, pas la doctrine, mais la tentation autoritaire qu’il incarnerait désormais. En 2011, au moment où Fayard se lançait dans son projet d’édition critique, l’admiration suscitée par Adolf Hitler dans le monde arabo-musulman nous inspirait une appréhension mêlée de condescendance. Ce mauvais virus, nous l’avions éradiqué chez nous. Quand le Führer était présenté en Inde comme un “leader inspirant” dans un livre pour enfants, aux côtés de Gandhi, Nelson Mandela ou Barack Obama, nous nous autorisions à sourire. Nous, nous étions immunisés. Vraiment? En 2019, c’est bien en Europe qu’un sondage inquiétant pointait que les jeunes sur notre Vieux Continent se déclaraient beaucoup plus tentés que leurs aînés par l’instauration d’un pouvoir fort.

Ubérisation de l’histoire

Hitler non plus, l’histoire ne l’avait pas vu venir, rappelle le professeur de l’ULB. “Dans les années 20, Hitler n’était qu’un ancien bidasse autrichien déclassé, vociférant sa haine des Juifs et de la démocratie. Mais il n’était qu’une voix parmi d’autres, les groupuscules extrémistes pullulaient. En 1933, il dirige l’Allemagne, prêt à livrer à la barbarie le pays le plus avancé au monde, qui dominait la vie intellectuelle depuis plus d’un siècle. L’avènement de Hitler était par exemple bien plus improbable que l’élection de Donald Trump, un milliardaire bénéficiant du soutien d’un parti traditionnel.

D’autres parallèles inquiètent, à 100 ans d’écart. Nos convictions démocratiques sont fragiles et les extrêmes se réveillent. Les théories complotistes fracturent notre rapport au réel, laissant toujours plus de champ aux propagandes. Samedi dernier, corona­sceptiques, antivax et sympathisants néofascistes faisaient cause commune au bois de la Cambre. Le débat sur Mein Kampf n’est que l’arbre qui cache la forêt où courent aujourd’hui des Jürgen Conings. Ils n’ont pas besoin de lire la bible du nazisme. Il leur suffit de voir en Hitler celui qui avait écrit ce qu’il ferait dix ans avant de faire ce qu’il avait écrit. Et d’y voir la qualité d’un homme d’État. Un vrai.

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