Philippe Geluck “Je ne suis pas un businessman”

Son Chat retombe toujours sur ses pattes, lui aussi. Face à la polémique qui le présente avant tout en homme d’affaires, l’humoriste défend son art et son statut d’auteur à succès en adressant quelques subtils coups de griffe.

Philippe Geluck

Une sculpture du Chat se dresse à l’entrée d’un atelier, bien caché à l’abri des regards indiscrets, dans une ruelle d’Ixelles. La tempête médiatique sur le projet du Musée du Chat à Bruxelles et son exposition sur les Champs-Élysées à Paris, dénoncée comme trop commerciale, souffle encore. Mais ici tout est calme. ­Philippe Geluck tapote le clavier de son ordinateur, sourit et se lève. On s’installe dans une salle de réunion derrière une jolie verrière. Une affiche du Chat est posée sur un jeu de Scrabble. Sa ­collaboratrice amène deux petites tasses de ­ristretto – tiens donc – à l’effigie du Chat…

Nous sommes au cœur du sujet. Vous faites énormément de merchandising. Et on vous  le reproche…
PHILIPPE GELUCK – Eh bien non. Les tasses auraient pu être neutres. Mais les sculptures, même petites, ce n’est pas tellement du merchandising. Le merchandising, c’est plutôt des petits gadgets. Alors, il y a les masques anti-Covid, la vaisselle et les chocolats. Mais les sérigraphies ou les affiches, c’est de l’édition. (Il hésite.) Les pyjamas, ça n’existe plus et ça n’était pas superheureux. Mais chez Disney, Astérix ou Tintin, le nombre de choses qui existent autour de ces personnages, c’est gigantesque. Moi, j’ai vraiment peu de choses. Et ça a toujours été élégant. Il y a eu l’aventure avec Galler. Elle se poursuit avec ­Dolfin, entreprise 100 % belge qui fait un chocolat fairtrade et bio. Je m’associe à des personnes qui font des produits de qualité ici en Europe.

Vous êtes devenu un businessman. Ce n’est pas un crime.
Non, mais on me le sert comme un reproche. Je ne suis pas un homme d’affaires, mais un artiste et un entrepreneur. La nuance est importante. Je bâtis des projets dans lesquels j’entraîne une équipe de huit personnes temps plein. Mais le cerveau du Chat, c’est toujours moi et personne d’autre. Je n’ai jamais publié une ligne qui ne soit pas de ma main et de ma tête. Je dessine tout. C’est ma fierté et après moi, personne ne continuera à dessiner le Chat qui est l’émanation de mon moi profond. Mais sur un projet comme les sculptures à Paris, j’ai fait travailler 65 personnes, dont quarante pendant deux ans. Un ferronnier a sauvé sa boîte grâce à ça. J’ai aussi ma fierté d’entrepreneur menant de très grands projets. Le Musée du Chat et du dessin d’humour en est un.

Vos détracteurs disent que vous ne faites pas de l’art…
Mais j’énerve qui, au fait? Certains milieux artis­tiques… Alors oui, certains. Parce que je m’entends très bien avec les milieux artistiques. Si j’énerve les tenants de la vérité persuadés de la détenir, alors oui, c’est normal. Je doute, je ­cherche. Je n’ai pas de certitudes si ce n’est sur la fraternité, le partage et l’échange. Et ceux qui disaient détenir la vérité se sont trompés. Les milieux académiques du XIXe ont considéré que la photo n’avait pas lieu d’être, décrété que les impressionnistes ne méritaient pas d’être accrochés dans les salons d’art et que l’art abstrait était une aberration absolue…

Le Chat, c’est un art incompris?
Peut-être que l’art rigolo dérange un peu les gens sérieux. L’humour est fait pour déranger, agiter les méninges, poser des questions, pour apporter du bonheur. Mais certains détenteurs de la vérité ­pensent que l’art est quelque chose de trop sérieux pour qu’on puisse y trouver du plaisir voluptueux, de rire et donc de vie. Le plaisir voluptueux, moi je l’ai face à de l’art abstrait et conceptuel. Je ne dis pas que l’humour est au-dessus du reste. Ça me paraît un débat tellement dépassé de hiérarchiser. Je m’étonne que des jeunes artistes puissent avoir un discours aussi péremptoire. J’ai 67 ans. Pour moi, l’art doit nous procurer une émotion. Je peux avoir des larmes devant un tableau de Pollock. Je peux avoir la chair de poule devant un tableau de ­Vermeer ou Rembrandt.

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Vous dites que vous doutez. Mais on vous a vu sur les plateaux télé avec des positions ultra-tranchées, critiques…
Au moment des marches blanches, j’ai été très engagé. J’étais révolté par l’injustice et la manipulation des enquêtes. Je me suis beaucoup investi aux côtés des victimes qui se sont fait rouler dans la farine par la justice, la gendarmerie, l’appareil d’État et une partie de la presse. Je ne doute pas de certaines indignations. L’injustice me révolte, le mal fait à autrui me révolte et là je perds mon second degré. Je soutiens financièrement et médiatiquement l’action du professeur Mukwege au Kivu, l’homme qui répare les ­femmes, violées parce que le viol est devenu arme de guerre. C’est un crime contre l’humanité de violer une petite fille de dix-huit mois.

Ça nous éloigne de la polémique qui vous touche…
Oui, oui. C’était pour vous dire que j’ai des ­certitudes aussi sur l’amour de mes enfants, le ­couple merveilleux que je forme avec ma femme et j’ai vécu un des plus beaux moments de toute ma vie quand on a inauguré l’exposition sur les Champs-Élysées. Mes enfants tenaient le ruban rouge et mes quatre petits-enfants l’ont coupé avec moi. Mais quand je dessine un gag, je doute. Je me demande s’il est vraiment drôle, s’il mérite d’être publié dans un album.

Vous avez encore le trac, alors?
Non. Le doute. J’ai fait 30.000 dessins dans ma vie. Il y en a des meilleurs et des moins bons. J’essaie toujours de faire du mieux que je peux. Mais on ne sait jamais s’il va faire rire.

Vous réfutez avoir pris la grosse tête?
J’ai publié mon premier dessin il y a cinquante ans. J’avais 16 ans. Et depuis, j’ai fait de la télé et de la radio. Et beaucoup savent que je suis sincère, que j’ai une éthique, que je suis à l’écoute. Et puis, il y a des gens, forcément, qui ne m’aiment pas et qui n’aiment pas mon travail. Et on le voit sur les réseaux sociaux. Je n’y vais d’ailleurs plus. C’est monstrueux. Il ne faut pas aller sur ces forums parce qu’on apprend des fantasmes, des inventions, de la médisance, de la haine. Et il y a des gens qui colportent de drôles de choses sur mon compte comme le fait de n’être intéressé que par l’argent ou que j’avais quarante personnes qui cherchaient mes gags à ma place. Tout ça, c’est des conneries. Mais il n’y a que ma bonne foi qui plaide. Alors pour ma grosse tête, mon tour de chapeau fait 60, c’est beaucoup. Je ne suis pas mondain, franc-maçon et je ne fréquente pas les milieux politiques. J’ai fait mon exposition en 2003. Elle fait 350.000 visiteurs.

Il y aurait de quoi attraper la grosse tête.
Ben voilà. Et après, les Champs-Élysées, vingt-trois ans après Botero. Puis je suis invité au musée Soulages où je suis le premier artiste vivant à ­exposer après Rembrandt, Courbet, Victor Hugo. Le public est emballé. Bon, je vous le raconte. Peut-être que quelque part, je me la raconte et je me la pète un peu.

Vous avez quelque chose de très paradoxal. Vous êtes un enfant de communistes qui  a réussi magistralement financièrement.
Oui. Je suis pas le premier. Jean Ferrat était ­communiste et vendait des millions de disques. Je suis fidèle aux valeurs que m’ont transmises mes parents, c’est-à-dire pacifisme, solidarité, justice sociale. Eux n’avaient pas encore le féminisme et l’écologie que j’ai ajoutés depuis la fin des années 60. Il n’y a pas de contradiction. Ma démarche n’a jamais été de faire de l’argent. Mais j’ai gagné de l’argent en faisant ce que j’aimais. C’est très différent du capitaliste qui monte un projet en jouant sur les bourses et la mondialisation. Je n’ai jamais exploité personne et mes revenus proviennent majoritairement de mes droits d’auteur qui sont la plus noble manière de gagner de l’argent. Dès que j’ai pu, j’ai aidé mes parents financièrement et d’autres personnes et une ­quarantaine d’associations.

Sérieusement, quand vous déclarez:  “s’il y a un meilleur projet, je ne fais pas le Musée du Chat”, c’est une boutade?
(Il réfléchit.) Je pense que c’est une boutade. Mais si une majorité de gens de l’autorité politique et culturelle estiment qu’un autre projet aurait davantage sa place que le mien dans ce bâtiment, trouvent le budget de 7,7 millions que je vais amener, que ce projet peut créer 25 emplois sans sub­sides, je me retire humblement. À eux de jouer. Moi je travaille dessus depuis dix ans. Je sais que c’est impossible qu’ils y arrivent, sauf si les héritiers d’Albert Frère ou Jeff Bezos étaient tentés de faire un petit musée d’art moderne à Bruxelles.

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