La musique classique, c’est « prout prout » ?

Le concours Reine Elisabeth, qui est en cours à Bruxelles, est réputé dans le monde entier. Mais la musique classique, ça parle à qui ? A tout le monde, si, si... Vraiment ? 

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Créé en 1937 par la Reine Elisabeth, épouse du roi Albert 1er, sur le conseil de son professeur de violon Eugène Ysaÿe, le concours qui porte son nom s’est imposé au fil des décennies comme un rendez-vous majeur pour les musiciens classiques en herbe. Cette année encore, malgré la pandémie, les candidats viennent des quatre coins du monde (et surtout d’Asie) pour faire face à un jury d’experts autour d’oeuvres de Mozart, Ravel ou d’une figure imposée moderne signée Pierre Jodlovski.

Dans la salle (cette année privée de public), deux journalistes experts donnent leur avis sur les prestations, redoublant d’adjectifs : « Une façon âpre de jouer », « J’ai été particulièrement charmée », « une manière de jouer chatoyante », « Une prestation très lizstienne, presque méphistophélique ». Quoi qu’on y fasse, la musique classique garde son côté sirupeux, élitiste… « prout prout », oserons-nous dire ! Et pourtant, derrière le faste et les ors de la salle Flagey, le Concours Reine Elisabeth, c’est (peu ou prou) The Voice !

Qu’appelle-t-on « musique classique » ?

Il y a deux compréhensions du terme : techniquement, il s’agit de la période artistique allant de 1750 à 1830 et incluant Mozart et Beethoven. Le « classique », c’est comme le « baroque », le « romantisme » ou la « new wave ». C’est un sous-genre musical. Aujourd’hui, ce sous-genre englobe communément tous les sous-genres pour n’en faire qu’un. La musique classique, c’est à la fois le « baroque », le « romantisme »… mais pas la « new wave », non. C’est ce qu’on appelait auparavant la musique savante… Ben tiens ! Il ne serait pas là, le péché originel ?

Pourquoi « musique savante » ? Parce que c’est une musique qui s’écrit, contrairement à la musique populaire dont la transmission se fait oralement. La musique classique se propage via des partitions là où les chansons pop (du peuple, donc) se fredonnent dans les champs. Dès le départ, il y a donc une connotation intellectuelle à la musique « classique ». Elle est forcément jouée par des virtuoses qui savent lire et interpréter la musique (un peu comme le thrash metal, en somme…).

Intellectuelle et élitiste. Car c’est aussi une musique qui se joue à la Cour du roi et devant le roi (encore aujourd’hui, la reine se déplace au Reine Eli…) ! Louis XIV, grand amateur, en a fait une institution. L’art musical faisait partie intégrante de l’éducation de la noblesse. Plus tard, au XIXe siècle, les académies sont nées… N’en jetez plus ! La musique classique, c’est ni plus ni moins le patrimoine culturel européen et occidental. Bref, c’est sacré !

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Barrières symboliques

Aujourd’hui, si les amateurs de musique classique restent majoritairement des personnes de plus de 60 ans issus de la haute société, les barrières sont avant tout symboliques, comme les a théorisées le sociologue Pierre Bourdieu. Concrètement, on a l »impression qu’il est nécessaire de détenir un capital culturel et maîtriser les codes du genre pour se l’approprier (un peu comme avec le rap, quoi…).

L’exemple frappant qui décrit tout cela est que personne n’ose applaudir lors d’un concert classique. On y entend des « chuuutt », le calme est religieux, aucun mouvement de bassin ne semble être autorisé… Eh bien, il n’en a pas toujours été ainsi ! A l’époque de Mozart, le public n’hésitait pas à donner de la voix et des claquements de paume… Pour le plus grand bonheur de l’artiste qui recherchait justement ce genre de réactions. Ce n’est que plus tard que le silence s’imposa… Lorsque Wagner, justement, l’imposa à son public car il ne supportait pas qu’on salope son oeuvre alors qu’elle n’était pas terminée ! (un peu comme Axl Rose qui quittait les lieux dès qu’il était contrarié, en fait…)

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Néo-classique et applaudissements

Quoi qu’il en soit, à partir de 1945, le silence devint une règle d’or. Et la musique classique s’enferma dans ses habits d’élite, flottant loin au-dessus du monde des vivants… Cette déconnexion n’a pourtant rien de bon. Et les institutions et artistes l’ont bien compris. Depuis quelques années, un changement de perspective a lieu.

Nombre d’artistes formés à Mozart et Bach sont aussi de fervents fans de Metallica ou Daft Punk. Des gens comme Max Richter, Nils Frahm ou Olafur Arnalds n’hésitent pas à mélanger les genres, se tournant vers l’électro ou le post-rock, et à se produire dans des salles de concerts « rock » pour casser un peu les codes qui ont trop enfermé le classique. On a appelé cette mouvance « néo-classique » et si elle ne plaît pas à tout le monde, elle attire un nouveau public plus jeune.

De son côté, le concours Reine Elisabeth a d’ailleurs a innové cette année avec sa traditionnelle pièce imposée signée Pierre Jodlovski. Une oeuvre qui va jusqu’à piocher du côté… du hard-rock, si, si. Vraiment, tout fout l’camp ? Vous n’imaginez pas !

En 2016, à la Philharmonie de Paris, le public s’est mis à applaudir à la fin de chaque mouvement, alors que la symphonie n’était absolument pas finie ! Un membre éminent de l’audience s’en est plaint via les réseaux : « Applaudissements entre chaque mouvement hier pour la Fantastique et ce soir pour la Pathétique ! ! ! @philharmonie ne pouvez-vous faire une annonce après l’entracte pour dire au public de ne pas applaudir avant la fin des symphonies ? ! ! » Réponse de l’institution : « Non ». Elitiste, le classique ? Plus pour longtemps !

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