Anthony Hopkins «Tout est une question de décontraction»

Oscar du meilleur acteur et Bafta de la meilleure performance pour The Father, il est bouleversant en père dont la mémoire s’étiole. Rencontre, forcément magnifique, avec un homme de 83 ans qui a fait l’expérience du détachement et dédié sa vie au jeu.

Anthony Hopkins dans The Father @Cinéart

Chacun a rencontré Anthony Hopkins à sa manière. Son face-à-face cannibale avec Jodie Foster dans Le silence des agneaux lui valait un oscar il y a trente ans, récompense ultime qu’il vient de décrocher une deuxième fois pourThe Father. Il était déchirant en ­patriarche victorien dans Retour à Howards End sous le regard de James Ivory, puis majordome amoureux d’Emma Thompson dans Les vestiges du jour. On l’a aimé en père de Brad Pitt dans Légendes d’automne ou dernièrement en Benoît XVI dans Les deux papes. Certains l’ont même vu danser du Drake sur ­TikTok dans une vidéo de confinement devenue virale…

Tout le monde tombe amoureux de Tony quand on le rencontre”, dit de lui Olivia Colman, sa partenaire dans The Father, drame sur la vieillesse adapté de la pièce de Florian Zeller qui réalise un premier film magistral et a reçu l’Oscar du meilleur scénario adapté. Fils d’un ­boulanger gallois venu au théâtre sur les conseils (entre autres) de Richard Burton (un autre Gallois de cinéma), anobli par la reine en 1993 et naturalisé américain depuis, Sir Anthony Hopkins a su conjuguer ­toutes les facettes du jeu, en toute humilité. Récemment il se félicitait de ses quarante-cinq ans de sobriété après avoir souvent voulu boire “jusqu’à en mourir” et dans sa bouche ça sonnait comme une déclaration d’amour à la vie.

Aviez-vous vu la pièce de Florian Zeller? Pourquoi aviez-vous envie d’être ce personnage qui porte votre nom, cet Anthony qui se dissout dans la démence sénile et le très grand âge?
ANTHONY HOPKINS – Je n’avais pas vu la pièce mais j’ai rencontré Florian par Christopher Hampton (qui a adapté la pièce pour le cinéma – NDLR) avec qui j’avais déjà travaillé deux fois. Tous deux voulaient que je joue le rôle. On a pris un petit-déjeuner dans un hôtel, Florian était un homme si agréable et le script était tellement bon que j’ai tout de suite voulu le faire, mais j’avais un problème de calendrier car je tournais Les deux papes en même temps. J’ai dit à Florian: “Es-tu prêt à m’attendre?” Quand je suis sorti des Deux papes, mon agent m’a dit: “Il semble bien qu’ils sont en train de t’attendre”. Et puis Olivia Colman est arrivée au casting et le film s’est fait, grâce à son oscar (pour La favorite – NDLR). Tout est business dans ce métier, mais jouer ce rôle m’a marqué. Ce fut un tournage bref mais superbe que je regarde avec beaucoup de nostalgie.

Le grand âge est un sujet qui nous touche potentiellement tous. Aviez-vous peur de vous confronter à cet état?
Tout d’abord je dois dire que jouer avec Olivia, ma fille dans le film, a été une expérience très vivifiante. Mais si on parle de l’âge, je ne dirais pas que cela me fait peur. Je viens d’avoir 83 ans, je peux désormais regarder l’étendue de ma vie, et cela me procure une sensation d’étonnement et de reconnaissance. Être acteur est la vie la plus riche dont j’aurais pu rêver, comme si d’autres avaient écrit   à ma place l’histoire de ma vie. Je n’ai pas de croyances religieuses, j’ai des croyances spiri­tuelles, certes, mais il m’est clair que quelque chose nous dépasse et qu’il est très difficile de com­prendre pourquoi nous sommes en vie.

C’est le grand mystère…
Ce puzzle de l’existence, sans pouvoir expliquer le mystère du temps ni pourquoi nous sommes là, me sidère et m’éblouit. Nous arrivons au monde désarmés comme des enfants, et nous le quittons de la même manière, désarmés à la fin. Toutes nos ­possessions et tout ce qui nous paraît cher dispa­raissent. J’étais très touché par les scènes de l’hôpital à la fin. À côté des photographies des deux filles de mon personnage, il y a des lunettes et le livre qu’il vient de lire. La caméra passe et tout disparaît. Il n’y a plus rien. Je me souviens avoir ramassé de la même manière les lunettes de mon père et son dernier livre à sa mort. Il annotait tous ses livres, et en voyant ses toutes petites notes, je me suis effondré. C’est cela l’indicible beauté de la vie. C’est se dire tout est passé, tout est fini, mais ça valait la peine.

Comment choisissez-vous vos projets? Est-ce quelque chose d’instinctif, ou une forme de réflexion?
Les gens avec qui on travaille, ça compte. Aujourd’hui j’ai besoin de gentillesse, de bienveillance. Travailler avec Olivia, Florian et toute l’équipe de The Father a été une expérience simple et extraordinaire. Personne n’était là pour gâcher quoi que ce soit. Encore une fois, être acteur a été pour moi un grand privilège. J’ai eu la chance de rencontrer James Stewart, John Wayne et d’autres. J’étais jeune, leur vie me paraissait glorieuse, mais au-delà de la célébrité, beaucoup étaient presque gênés d’être payés pour ce boulot, car être acteur, c’est l’effet placebo de l’existence. Il faut être ­humble par rapport à cela.

Vous avez tourné The Father sans ordre chronologique et sans répétition, comment faire pour préparer un film où la dimension du temps constitue la dramaturgie principale?
Le problème avec les répétitions, c’est qu’on épuise parfois le texte jusqu’à la corde, assis sur de mauvaises chaises. L’acteur devient alors un morceau de bois et disparaît. Au cinéma, plus tu analyses, moins tu es bon. J’ai appris cela par Paul Newman lorsqu’il réalisait un de ses films. On lui demandait de faire des plannings de répétitions et il avait répondu aux producteurs: est-ce qu’on peut juste tourner? L’acteur n’a qu’à suivre la carte, et la carte, c’est le script.

Il vous arrive de devoir apprendre beaucoup de texte, comment entretenez-vous votre mémoire et comment gardez-vous le plaisir de jouer?
Je lis beaucoup, je peins, je joue du piano tous les jours, c’est un bon exercice pour la mémoire et la coordination. Et j’apprends par cœur des scénarios. Ces dernières années j’ai joué Le roi Lear (un téléfilm BBC/Amazon – NDLR), et travaillé avec de grandes actrices comme Emma Thompson ou Olivia Colman, ça aide beaucoup. Ma femme me dit que je travaille trop, mais pour moi ce n’est pas du travail, même si j’ai parfois du mal à tout retenir, mais j’aime avant tout prendre du plaisir. Le principe de l’acteur, c’est moins de jouer que de réagir. Et d’être. Humphrey Bogart disait “Don’t act, just react” (“Ne jouez pas, réagissez”). Tous ces acteurs américains, Gary Cooper, Bogart, Spencer Tracy étaient de cette veine-là. J’ai adoré les regarder car on comprend alors la clé de ce métier et de la vie: tout est une question de décontraction.

Prochainement au cinéma.

Retrouvez le palmarès complet des Oscars ici

Nous reviendrons sur le film lors de sa sortie en salle, avec une interview de Florian Zeller et d’Olivia Colman.

 

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