Et vogue la légende

Bourré de témoignages inédits, J’arrive raconte la traversée de l’Atlantique de Brel à bord de l’Askoy. Premier volet d’une série, le film n’est projeté qu’à la Fondation Brel, mais il vaut le déplacement. 

@ Fondation Brel

Réalisé par France Brel, J’arrive se focalise sur la traversée en bateau de l’Atlantique, départ qui n’arrive pas à n’importe quel moment dans la vie de Brel et marque le désir de tourner le dos à la blessure infligée en 1973 par le festival de Cannes où Far West est décapité par la critique. Brel prend la mer à Anvers en juillet 1974, laissant derrière lui son meilleur ami Jojo qu’il ne reverra plus (il meurt le 21 septembre), embarquant sa fille France, 21 ans, qui pense naïvement que Maddly, compagne de son père présente à bord, débarquera à la première escale. Mais Maddly ne bouge pas. Elle fait partie du voyage. France Brel livre un film où se succèdent des témoins de premier plan dont beaucoup n’ont jamais parlé. Sa mère, Miche à qui Brel a toujours été marié; Isabelle, sa soeur; Monique Galéane, amie intime; Charley Marouani, imprésario du chanteur; Charles Nemry, chirurgien qui l’opère en novembre 1974 à Bruxelles où il est revenu se faire soigner. Il y en a bien d’autres qui se présentent à cette réunion de famille où l’on est convié à la table des Brel, disposés à nous raconter un peu de leur intimité. Raconter les choses telles qu’elles se sont passées, corrigeant au passage quelques erreurs glissées dans la mythologie de celui qui, derrière le génie, hébergeait un homme fait de grandes contradictions et de petites lâchetés.

Pourquoi faire ce film maintenant?
FRANCE BREL – Je suis arrivée à ce stade où je commence à penser à la transmission de la mémoire de Brel et je serais embarrassée de quitter cette planète sans avoir expliqué certaines choses. Brel et le public de Brel méritent la vérité. J’ai voulu faire ce film pour qu’il existe. Quand je fais des rencontres publiques, il y a toujours une question à propos de la traversée de l’Atlantique, mais je ne peux pas raconter l’épisode en deux minutes, il faut que je replace tout le contexte. Je ne pouvais pas faire le film avant, car il fallait aussi que le temps fasse son travail, sans compter que nous avons été élevées dans le respect du silence. Quand on rencontrait des situations complexes, à la maison, j’ai toujours entendu dire “On se tait”. C’était difficile pour vous d’outrepasser ce stade de la pudeur et de livrer cette vérité? Difficile, c’est un grand mot. Je me suis mise au pied du mur et je me suis dit “J’y vais”. J’ai l’impression que le reste de ma vie, ça va être ça – me lancer des défis.

Vous ne livrez pas un portrait flatteur de Brel. Il n’a pas toujours le beau rôle…
Brel est un homme – comme tout le monde! On peut aimer les gens et parler de la part d’ombre, mais en parler avec dignité – c’est très important pour moi. Il n’y a rien contre Brel dans ce film, mais ce serait dommage de réduire la vérité. On peut transcender l’affection qu’on porte à quelqu’un et raconter des choses avec dignité. 

Pourtant, cette traversée est un moment difficile pour vous… À un moment du voyage, vous demandez à quitter le bateau. Quand il vous dépose sur le quai, il vous lance “Je ne te dis pas au revoir, je te dis adieu”.
Je ne peux vraiment pas l’expliquer, mais j’ai senti que c’était un moment que je devais vivre et qui, plus tard, me donnerait de la force. Mais c’était tellement devenu invivable sur ce bateau que je me suis sentie libérée. Tout sonnait faux sur ce bateau, tout sonnait faux dans cette histoire avec Maddly, même si elle ne le lâchait pas d’une semelle. Un jour, elle lui offre une chaîne qu’elle lui place autour du cou, il voit ce que je suis en train de penser – “avec ta chaîne au cou, tu ne peux plus bouger” – et puis, il vient vers moi et me dit: “Tu sais, l’important dans la vie, ce n’est pas de se faire avoir, mais de savoir par qui on se fait avoir”. J’avais 21 ans, je ne voulais pas être témoin de ça…

Vous racontez son malaise à Ténériffe, vous racontez qu’il rentre à Bruxelles en novembre 1974 pour se faire soigner, comment il repart en mer. Dans le film, votre mère affirme qu’il ne sera pas attentif à sa santé.
Il ne voulait pas suivre son traitement. Dans le film, l’intervention du docteur Nemry, qui n’a jamais parlé et qui s’est occupé de lui à Bruxelles, est très importante. Quand Jacques est hospitalisé à Bobigny, les médecins français s’emparent du dossier, laissant entendre que les médecins belges ont mal soigné Brel. Là, il fallait que je corrige… Les médecins belges pouvaient se sentir blessés, car ils ont fait ce qu’il fallait et ils ont dit à Jacques ce qu’il fallait, mais il n’a rien voulu entendre. 

Fondation Jacques Brel, place de la Vieille Halle aux Blés 11, 1000 Bruxelles. Réservation obligatoire: 02/511.10.20. www.fondationbrel.be
 

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