Adeline Dieudonné « Quand j’écris, je ne pense pas »

Trois ans après La vraie vie - livre champion, livre record, livre phénomène -, elle avance avec, entre les mains, Kerozene, un roman prêt à tout enflammer. Rencontre avec une experte en cocktail Molotov.

Adeline Dieudonné

On n’avait plus vu ça depuis Amélie Nothomb dont le premier roman remonte à 1992. En 2018, une jeune femme, venue de nulle part, comédienne insatisfaite de ne pas assez jouer, publie La vraie vie et ça prend feu. Trois ans après avoir réussi le casse de sa vie, Adeline Dieudonné avance sur la pointe des pieds avec un deuxième roman dont l’ambition est, sinon de faire aussi bien que le premier en termes de vente (300.000 exemplaires partis), de transformer l’essai et de pointer son auteure comme ­écrivaine et plus seulement comme phénomène.

L’idée d’enflammer le paysage et la liste des best-sellers est d’emblée présente dans le titre – Kerozene – d’un livre nocturne qui se déroule au bord d’une autoroute prise sous la lumière des réverbères et la moiteur de la canicule. Il est 23 heures 12 lorsqu’on pénètre sur cette aire de repos où trône une station-service dont le va-et-vient des clients constitue la chorégraphie d’un récit où vont se croiser des hommes, des femmes, un cheval – héros et héroïnes d’une nuit, mais aussi d’une vie.

Dans un dispositif très théâtral, les scènes se suc­cèdent dans une ambiance où tout semble suspendu – un peu comme si on attendait la fin du monde, livrant les pièces d’un puzzle où l’on reconnaît les obsessions d’Adeline Dieudonné. Des tableaux qui souvent opèrent des sorties de route pour créer un climat onirique. Un couple qui fait l’amour sur la table de l’aire de repos devant une vieille dame qui le regarde en mangeant des cerises. Un rendez-vous chez les beaux-parents pour le poulet du dimanche qui vire à l’examen gynécologique. Un dîner chez des amis qui n’avaient pas dit qu’ils élevaient une truie comme animal de compagnie. Une jeune fille photographiée dans un bassin et quasi violée par un dauphin. Bienvenue dans Kerozene.    

Après l’immense succès de La vraie vie, était-ce difficile d’écrire Kerozene?
ADELINE DIEUDONNÉ – Écrire Kerozene, non. À la base, j’étais partie sur un autre livre – un livre autour de la collapsologie qui, lui, était difficile. Je l’écrivais comme le deuxième roman qui devait suivre La vraie vie. J’écrivais avec un poids sur les épaules, j’avais l’impression d’avoir trois cent mille yeux qui regardaient ce que j’écrivais. C’était très angoissant, d’autant qu’avec le premier confinement, mon sujet était très proche de la réalité et ça m’a complètement coupé la chique. J’ai mis le livre de côté, et je me suis mise à écrire pour me faire plaisir des petites histoires que je ne pensais pas publier. Ces petites histoires ont commencé à s’imbriquer les unes dans les autres, et cela a donné Kerozene.

Avec une volonté d’aborder des sujets  contemporains – la violence sexuelle,  le cyberharcèlement, l’esclavagisme économique – qui vous percutent?
Non, ce n’est pas une volonté. Quand j’écris, je ne pense pas. Je ne suis pas une auteure intellectuelle, et le fait de ne pas réfléchir en écrivant libère sans doute mes préoccupations. En revanche, en écrivant, j’essaie d’être inclusive. J’ai relu en me demandant s’il n’y avait pas d’éléments racistes ou homophobes. Je prends cette responsabilité très à cœur. Depuis ma position privilégiée de femme blanche hétérosexuelle bourgeoise, je fais attention à ces choses-là et je n’ai pas l’impression de me priver de quoi que soit.

Autre thème d’aujourd’hui abordé dans le livre: la violence faite aux animaux.
Oui, et les rapports de prédation qui étaient déjà présents dans La vraie vie. Il y a une histoire de dauphin, une histoire de truie et ce personnage qui travaille dans un abattoir. Ce sont des thèmes que je ne contrôle pas et qui visiblement m’obsèdent.

Que pensez-vous qu’ils disent de vous?
C’est une bonne question, mais il faudra que j’en parle à ma psy… Les rapports de violence que les hommes imposent aux animaux, je trouve ça incompréhensible. Je suis très concernée par la manière dont on est en train de détruire la planète sur laquelle on vit, on parle d’écocide et je trouve le terme très juste: on est en train de vivre un écocide.

Il y a dans Kerozene, plus encore que dans La vraie vie, ces scènes qui font glisser  le réel vers l’onirique et l’inattendu…
Ce sont des moments d’écriture où je prends mon pied. Je me teste moi-même, en me demandant si je peux aller jusque-là, et puis un peu plus loin encore. On est plusieurs dans ma tête et il y en a toujours un pour dire: “Et si à ce moment-là, il y avait une vieille dame qui apparaissait?” Et moi, je réponds: “Ouais”. Il y a aussi toujours le risque de se ­casser la gueule et faire un truc irréaliste, mais qu’est-ce que je m’amuse…

Dans la galerie, lequel de vos personnages vous ressemble le plus?
Il y a l’histoire de cette femme qui se retrouve sur une chaise de gynécologie alors qu’elle vient faire la connaissance de ses beaux-parents. Elle voudrait ne pas accepter de s’installer sur ce fauteuil de gynéco, mais elle le fait. Elle a envie de donner l’image d’une fille agréable et gentille et donc elle accepte. C’est une métaphore de la condition féminine. On a tellement brandi devant nous l’image de la mégère… J’ai passé une partie de ma vie à vouloir montrer que je n’étais pas une mégère, que j’étais quelqu’un de gentil et de facile à vivre.

Ces femmes, ces hommes et ces animaux qui se croisent cette nuit-là dans cette station-service le long d’une autoroute, c’est votre vision de l’humanité?
Je ne sais pas si tout le monde est là, mais on a déjà un bon échantillon, la station-service étant une métaphore de la vie. On y croise des gens qu’on ne connaît pas et qu’on côtoie par nécessité. Des gens super, des gens complètement fous, il y a beaucoup de douleur – mais on ne fait que passer dans cette station-service. Mais j’avais envie que la nature soit très présente autour de la station-service car il y a l’idée qu’on va chercher au centre de la terre l’énergie dont on a besoin et qui la détériore.

Podcast, scénario, radio, théâtre, jeunesse, préfaces… On vous a beaucoup sollicitée depuis La vraie vie. Avez-vous eu l’impression d’en avoir trop fait?
Comme j’en ai bavé pendant des années, j’ai souffert de ne pas assez travailler, c’est très difficile de refuser du travail. Je ne regrette rien de ce que j’ai accepté. J’ai compris que c’est à moi de trier et à moi de juger car ce n’est pas parce qu’on me propose quelque chose que je suis capable de le faire. Mais dans tout ça, la littérature doit rester centrale.

KEROZENE

L’iconoclaste – 258 p

Kerozene

La grande librairie Mercredi 31 France 5 20h50
Sous couverture Vendredi 16 La trois 22h30

 

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