Safia Kessas « Les femmes parlent depuis longtemps mais on les écoute sans doute mieux aujourd’hui »

Auteure de Balance ta grenade, Safia Kessas est l’une des voix médiatiques qui incarne la libération de la parole chez nous où, explique-t-elle, “les choses s’expriment différemment”.

Safia Kessas @RTBF

La dernière enquête d’Amnesty International rapporte que 48 % des ­Belges ont été exposés à la violence sexuelle et 20 % des femmes ont été victimes de viols. SOS Inceste révèle recevoir 5 à 10 signalements par semaine (contre 3 à 4 avant le confinement). “La question des violences sexuelles doit être prise à bras-le-corps par le politique”, a affirmé la secrétaire d’État à l’Égalité des chances et des genres Sarah Schlitz, sur les ondes de la RTBF, promettant une réforme du code pénal.

Si l’actualité française est encombrée d’affaires pointant des personnalités (Gabriel Matzneff, ­Olivier Duhamel, Richard Berry, Gérard Depardieu, Patrick Poivre d’Arvor, ­Christophe Ruggia…), cela ne signifie pas que la parole est silencieuse en Belgique. “Je pense que les témoignages s’expriment différemment chez nous, dans des enquêtes ou via des comptes Instagram”, explique Safia Kessas. Voix emblématique dans le débat d’aujourd’hui, elle fait paraître Balance ta grenade, recueil de chroniques féministes diffusées sur La Première.

Vos chroniques sur La Première, c’est une manière de libérer la parole?
SAFIA KESSAS – Tout à fait. C’est un espace de liberté qui m’est donné et que j’utilise pour parler de personnes qui ont moins accès aux médias et pour aborder des problématiques peu mises en lumière. Je parle du clitoris avec humour, de la précarité menstruelle, des violences faites aux femmes ou du syndrome méditerranéen. Il s’agit de mettre au jour des choses invisibilisées mais qui ont un impact sur la vie des gens. Le livre, qui rassemble ces chroniques, permet aussi la libération de la parole puisqu’il peut, à la manière d’un petit outil pédagogique, être utilisé pour créer le débat dans les salles de cours et les familles.  

Pourquoi cette parole décomplexée éclate-t-elle aujourd’hui?
Les femmes parlent depuis longtemps mais on les écoute sans doute mieux, concernant l’inceste par exemple. En dix ans, énormément de choses ont changé. Dans les médias, on remet moins en question la parole, on a appris de certaines erreurs du passé.  C’est ce qui a été avancé dans l’affaire Nafissatou Diallo. Avant, certaines réalités passaient sous le radar comme les techniques d’interrogatoire des femmes ayant vécu des violences. Les outils qui permettent de diffuser la parole, comme les réseaux sociaux, sont devenus puissants. La déferlante de messages permet de comprendre qu’ils ne véhiculent pas des actes isolés et font écho à la même logique de domination. Les réseaux sociaux sont un espace d’expression pour faire valoir la reconnaissance de tragédies. Mais quand on est à l’abri de ces violences, quand on n’en a pas conscience, on ne peut pas se rendre compte de leur aspect destructeur.

Les médias peuvent-ils influencer l’opinion publique?
Les médias véhiculent et co­construisent les stéréotypes. Si le sujet est traité de manière exemplaire – infos recoupées, utilisation des terminologies adéquates, recours aux bons experts et aux bons témoins -, cela peut changer la perception du public. Aujourd’hui, un débat sur l’antiracisme avec uniquement des personnes blanches en plateau, ça ne passe plus. C’est la même logique que l’avortement avec uniquement des hommes.

La société belge est-elle prête à écouter toutes ces voix?
Pour changer les mentalités, il y a un travail de formation continue à mener. Ce n’est pas parce qu’on parle de libération de la parole que tout est réglé… Il faut mettre de la complexité dans tous ces questionnements qui nous agitent et être prudents. Si on a pris conscience de l’ampleur et de la gravité de l’inceste, sur d’autres dossiers on n’a pas assez de recul. Les violences envers les femmes au sein du foyer ont triplé avec le confinement. Tant qu’on ne mettra pas en place des structures et qu’on n’abordera pas ces questions de fond sans tabou, on finira par retomber très rapidement dans les vieilles routines.  Il y a encore du chemin à faire.

Balance Ta Grenade – Safia Kessas, Luc Pire – 160 p.

Balance Ta Grenade

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