Marilyn Manson et la mythologie rock rattrapés par la réalité

Choquer la bonne société a toujours été le fond de commerce du rockeur américain. Mais les témoignages de plusieurs femmes laissent penser que tout n'était pas que du théâtre chez Marilyn Manson. Avec lui, c'est toute une mythologie rock qui est mise au banc des accusés.

Belga

Dans son autobiographie sortie en 1998 (The Long Hard Road Out of Hell), Brian Warner, alias Marilyn Manson, raconte fièrement comment il abusait de ses fans féminines. Dans un chapitre intitulé « Meating the Fans / Meat and Greet » (jeu de mots entre « rencontre » et « viande »), il relate comment lui et son groupe ont recouvert une jeune admiratrice de viande avant de coucher avec à tour de rôle et que Manson ne finisse par uriner sur elle.

 

Comment ces lignes ont-elles pu être écrites et lues sans que quiconque ne trouve à y redire ? Sinon qu’elles ont probablement rajouté encore à sa réputation sulfureuse – et donc à sa notoriété. C’est la même question que pose une certaine mythologie rock n’ roll qui a court depuis les années 60 : les groupies qui se pavanent devant la rock star toute puissante. Or, depuis quelques années, cette iconographie vole en éclats.

 

Depuis le 1er février, Brian Warner doit faire face à des accusations de harcèlements, viol et mauvais traitements de la part de son ex-compagne Evan Rachel Wood et de quatre autres femmes. La réalité a repris ses droits sur le grand théâtre shock rock de celui qui se faisait passer pour le pire cauchemar de l’Amérique puritaine. Son label n’a pas attendu que l’affaire soit portée devant un juge pour congédier le chanteur et deux séries télé ont annulé la diffusion des épisodes où il apparaissait. Comme on dit de nos jours, Marilyn Manson a été « cancelled » (« annulé »). Qu’est-ce qui a changé ?

 

« Cancelled »

 

Marilyn Manson est un des nombreux avatars du rock qui a, depuis le milieu des années 50, l’art de choquer pour mieux se faire remarquer. « A mon encontre, les termes “choquant” et “provocateur” ont toujours une connotation négative. Choquer signifie pour moi attirer l’attention, mais dans une perspective artistique », expliquait-il au Monde en 2003.

 

Adepte d’un rock dur et industriel à l’imagerie satanique revendiquée, il a été durant la majeure partie des années 90 le cauchemar de l’Amérique puritaine avec un succès foudroyant. « Marilyn Manson a toujours joué avec le puritanisme américain, résume Christophe Pirenne, professeur d’histoire de la musique à l’ULiège. Il vient lui-même d’un milieu ultra religieux du midwest. Ce qui a d’abord fait scandale chez lui, c’est qu’il a complètement inversé le discours religieux dans lequel il a baigné : plutôt que de prêcher la foi de manière extravertie comme le font les protestants, il a prêché Satan. Quand on voit ses paroles, la manière dont il se met en scène, c’était d’abord cette volonté de choquer en reprenant complètement les modes opératoires des offices religieux. Il fait partie de cette grosse tradition d’une volonté de choquer qui apparaît un peu gratuite, mais qui repose sur le détournement d’une série d’excès de la société américaine ».

 

Cela a été son coup de génie. Jusqu’au (premier) retour de bâton. En 1999, deux adolescents fans du groupe commettent un massacre dans le lycée de Columbine. Marilyn Manson est pointé du doigt par certains groupes religieux, parents et médias, et va jusqu’à être considéré comme celui qui a poussé les deux ados à prendre les armes. Il a été disculpé par la suite, mais il ne retrouvera jamais le succès qu’il avait connu avant cet épisode.

 

« C’était déjà une forme de ‘cancel culture’ », dit Christophe Pirenne. « Aujourd’hui, ce qui lui arrive, c’est poser pour la millième fois la question des relations entre les cultures populaires de l’Amérique du nord et la moralité publique. C’est quelque chose qui nourrit l’histoire de la culture populaire nord-américaine quasiment depuis la fin de la seconde guerre mondiale ».

 

 

Le rock et la figure du jeune homme blanc occidental

 

Mais pourquoi Marilyn Manson est-il aujourd’hui « cancelled » pour quelque chose dont il pouvait se permettre de se vanter il y a vingt ans en en faisant même son fond de commerce ? Pour Christophe Pirenne, il y a deux choses. Principalement, il y a l’émergence de la voix des gens qui ont été dominés et stigmatisés pendant des siècles. Ensuite, il y a l’émergence des réseaux sociaux qui permettent à ces voix de se faire entendre (elles ne sont plus obligées de passer par des canaux officiels… le plus souvent tenus par des hommes blancs). C’est le grand changement de ces vingt dernières années.

 

Pour résumer, le monde est devenu moins blanc, moins masculin. Et donc de facto moins rock. « C’est une des choses qui expliquent que le rock est en mauvaise santé : la glorification du jeune homme blanc occidental qui était le fond de commerce du rock ne représente plus l’avenir de l’humanité. Durant les Trente Glorieuses, c’est pourtant cette figure qui s’est imposée comme la figure dominante. Mais depuis la décolonisation et les mouvements féministes, c’est quelque chose d’absolument insupportable pour une grande partie de l’humanité. Le comportement qui était attaché à cette glorification de ce jeune homme blanc occidental (tous les mots sont importants) est évidemment extrêmement difficile à défendre aujourd’hui ».

 

On se rend enfin compte que la libération des moeurs des années 60 n’a profité qu’aux hommes blancs. Comment encore justifier les histoires des Rolling Stones ou de Led Zeppelin avec leurs « groupies » ? Ces pochettes de disques avec de jeunes filles nues à peine pubères ? Ces paroles misogynes ? « Il y a toute une série de choses qu’on se permettait de faire en matière de pop culture qui sont totalement inenvisageables aujourd’hui ». Mais selon Christophe Pirenne, « les problèmes ne sont pas pour autant réglés. On voit par exemple que beaucoup de rappeurs reprennent leur lot d’imagerie rock. Les problèmes se sont déplacés ».

 

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