Martin Gore « L’envie de faire autre chose”

En congé de son groupe Depeche Mode, le musicien revient en solo avec “The Third Chimpanzee EP”, un projet électro hors des sentiers battus enregistré dans son home studio californien.

Martin Gore

Hormis Spirits In The Forest, documentaire d’Anton Corbijn sur leur tournée mondiale qui s’est achevée en juillet 2018, et leur discours virtuel d’intronisation au Rock And Roll Hall Of Fame prononcé le 7 novembre dernier, les membres de Depeche Mode restent discrets depuis plusieurs mois. Aucun nouvel album de Depeche Mode n’est, du reste, à l’ordre du jour. Mais le groupe ne reste pas, pour autant, inactif. Cofondateur et principal compositeur du trio, Martin Gore, 59 ans, est le premier à sortir du bois avec “The Third Chimpanzee EP”, EP de cinq titres enregistré à l’Electric Ladyboy, son studio personnel construit dans sa résidence de Santa Barbara, en Californie. Comme ses trois albums solo précédents (“Counterfeit” en 1989, “Counterfeit2 ” en 2003 et “MG” en 2015), “The Third Chimpanzee EP” est un projet électro et instrumental. Entre les ambiances cinématographiques (on pense notamment à la B.O. de Sicario et de Monos), les influences de la cold wave industrielle et celles de la nouvelle scène électro (écoutez sa playlist Escape 2020 sur Spotify pour vous faire une idée), Martin Gore rappelle ici son sens de l’aventure. “Sur Howler, le premier morceau sur lequel j’ai travaillé, j’avais mis une voix humaine, nous explique-t-il par téléphone. J’ai passé l’enregistrement dans un synthé vintage, ajouté des tas d’effets et au final, le son ressemblait plus aux piaillements d’un singe qu’à une voix humaine.

Pour titrer les morceaux que j’ai composés ensuite, j’ai à chaque fois choisi des noms d’espèces de primates: Mandrill, Vervet et Capuchin avant de baptiser ce projet “The Third Chimpanzee”. Pour un album, ce concept serait très pompeux, je l’admets. Mais pour un EP instrumental, je peux me le permettre.”

Vous êtes fan de blues, de rock et de pop. Pourquoi tous vos projets solo sont exclusivement centrés sur la musique électronique?
MARTIN GORE – C’est une bonne question. On ne me la pose jamais et moi-même, je ne me la suis jamais posée. Cela tend peut-être à prouver que c’est une démarche naturelle chez moi. C’est peut-être dû au fait que mon rôle comme guitariste au sein de Depeche Mode a pris de plus en plus d’importance au fil des albums et des tournées. Sur scène, avec le groupe, je joue même de la guitare sur des morceaux qui sont électro à la base. Il y a plusieurs raisons. Parce que j’aime la guitare, que ça me permet de ne pas rester sta¬- tique derrière mes claviers et que je peux davantage interagir avec le public. Du coup, lorsque je commence à travailler seul chez moi, il y a cette réaction de laisser la guitare sur le côté pour me démarquer de Depeche Mode et me concentrer sur les machines. Les morceaux de “The Third Chimpanzee EP” pourraient tous figurer sur une bande originale de film.

Avez-vous déjà été tenté par la composition d’un soundtrack?
Je suis un grand fan des musiques qu’on entend sur les documentaires. C’est mon genre cinématographique préféré. Vous vous doutez que j’en ai dévoré beaucoup ces derniers mois. Ces documentaires ont certainement influencé cet EP. En cinéma, on a souvent utilisé mes chansons qui étaient déjà sur des albums de Depeche Mode. Par contre, je n’ai jamais reçu la moindre proposition d’un réalisateur pour écrire une bande originale. Ça me plairait pourtant.

Vous avez poussé le concept jusqu’à demander à un singe de dessiner la pochette. C’est une œuvre originale?
Oui, son histoire est complètement dingue. Après avoir trouvé le titre de l’EP, j’ai appris que de nombreux singes étaient doués pour dessiner. Pockets Warhol est le plus connu d’entre eux. Il est hébergé dans une Fondation à Toronto, au Canada. Son nom d’artiste est Pockets Warhol parce qu’il a des mèches blanches comme le pape du pop art Andy Warhol. Il est très coté. Ses œuvres sont vendues dans le monde entier pour financer cette fondation. Quand je leur ai parlé du projet, ils m’ont envoyé cinq dessins originaux de Pockets Warhol et j’ai fait mon choix. J’utiliserai un autre de ses dessins en noir et blanc pour un vinyle de remixes.

Avez-vous enregistré cet EP pour les mêmes raisons qui vous ont poussé à sortir vos deux albums solo précédents?
Fondamentalement, c’est le même processus qui me guide. Un projet solo, c’est l’occasion de faire autre chose. Mais ici, la pandémie a clairement eu un rôle déclencheur. Cette année, je crois que c’était encore plus important pour ma santé mentale, physique et artistique de rester en mouvement. Je vis en dehors de Santa Barbara. Je n’ai pas eu beaucoup de connexions sociales depuis le début de la pandémie. Je n’étais pas inspiré pour écrire des paroles de chansons mais je voulais rester actif dans mon home studio.

Contrairement aux disques de Depeche Mode, il n’y a pas d’enjeu commercial avec “The Third Chimpanzee” et aucune tournée dans les stades. Avez-vous besoin d’un tel projet pour vous rappeler pourquoi vous faites de la musique?
Vous avez raison, l’enjeu est purement artistique. Mais il compte beaucoup pour moi. D’ailleurs, je sors tous mes projets solo sur le label Mute fondé par Daniel Miller. C’est un ami depuis plus de quarante ans. Quand il nous a proposé notre premier deal pour Depeche Mode au début des années 80, il a juste signé un truc sur un bout de papier et ça nous suffisait alors. Tout ce qu’on voulait, c’était que notre musique soit publiée. Avec cet EP, c’est la même chose. Même s’il y aura un effet de curiosité lié à mon nom, Daniel et moi savons que commercialement, il n’y a rien à en attendre. Mais l’intérêt est ailleurs. Je voulais concrétiser une idée, aussi expérimentale soit-elle. J’avais envie que ça sorte, j’avais envie de soigner l’artwork, de faire un clip. Et aujourd’hui, j’’ai envie d’en parler car j’en suis fier.

En novembre, Depeche Mode a été intronisé au Rock And Roll Hall Of Fame. Qu’est-ce que ça fait pour un musicien anglais de faire partie de ce panthéon rock américain?
Dans le comté d’Essex où je suis né et où on écoute sans doute plus de classic rock que du Depeche Mode, ils doivent être très fiers. Si ça ne change pas fondamentalement ma vie, je suis touché. Je vis aux États-Unis depuis une vingtaine d’années, je sais ce que le Rock And Roll Hall Of Fame représente comme institution. Tous les artistes veulent en faire partie. Et puis, en ce qui me concerne, ça reste cohérent. C’est avec le rock que tout a commencé pour moi. C’est en piochant dans la collection de 78 tours de ma maman que j’ai chopé le virus de la ¬musique lorsque j’étais gamin. J’y ai découvert beaucoup de pionniers du blues et du rock qui ont été intronisés bien avant moi. C’est un honneur de les rejoindre.

Doit-on s’attendre à de la nouvelle musique de Depeche Mode en 2021?
Quand la promotion sur cet EP sera terminée, j’ai envie d’écrire des chansons avec des amis artistes. Mais je ne suis qu’au début de ce projet, je n’ai pas trop envie d’en parler. Je ne sais pas où ça va me mener, quelle forme ça va prendre et quand nous sortirons quelque chose. Mais l’idée de partager l’écriture avec d’autres personnes en dehors de mon groupe me séduit. Jamais je n’ai fait ça dans le passé et je ne pensais pas que je le ferais un jour.

The Third Chimpanzee

Martin Gore – The Third Chimpanzee
MUTE [PIAS]

 

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