La perfection le Carré

Élégant et ingénieux, le grand thriller de l’été nous avait été offert par John le Carré. Aux ex-espions anglais, la valeur attend le nombre des années. 

John Le Carré

Avec 350 millions de livres vendus en 45 langues dont beaucoup à la base de films à succès (La Taupe, The Constant Gardener, La maison Russie, Le tailleur de Panama, La petite fille au tambour…), on ne peut pas dire que John le Carré soit une révélation. Ce 25ème roman constitue néanmoins une joyeuse surprise. Ses 300 pages de grâce et d’efficacité réunies commencent lento, mais ne cessent d’accélérer. Impossible d’en dire trop sur une intrigue d’abord limpide qui, bientôt, n’arrête plus de prendre des virages inattendus… Rentré à Londres après une demi-vie passée au service secret de sa Majesté, Nat se prépare à se voir recasé contre sa volonté. À 47 ans, l’action n’est officiellement plus de son âge. Et pourtant, on lui confie une dernière mission: la réorganisation d’une antenne déliquescente du Département Russie. Au milieu de vieux espions déplumés, il y découvre une jeune passionaria bien décidée à faire tomber un oligarque proche de Poutine. Et notre père de famille presque tranquille se réveille, d’autant qu’au même moment, un jeune homme vient le défier dans son propre club de badminton dont il restait le champion quasi légendaire.

John le Carré n’est pas Ian Flemming et ses personnages ne sont pas des héros à la James Bond. Sa valeur littéraire a été sanctifiée à Oxford (docteur honoris causa) et détaillée dans un des fameux Cahiers de l’Herne qui, de Céline à Houellebecq, accompagnent tous les grands auteurs nés au XXe. Ses 50 ans d’écriture expliquent sa maestria au moment de très bien raconter une très bonne histoire. Mais son âge ne nous prépare pas à un style aussi jubilatoire, à une telle finesse du trait et surtout à cet humour rageur contre à peu près tout, une Angleterre depuis longtemps douteuse, le Brexit, un Boris Johnson infréquentable, Trump boniche du Kremlin… Quand on passe par les services d’espionnage et de contre-espionnage (MI5 et MI6), on devrait en bonne logique garder une bonne couche de conservatisme et une passion aveugle pour l’obéissance. Pas notre iconoclaste. Chaque livre le montre plus révolutionnaire et plus courroucé contre un monde qui ne s’améliore guère, malgré la chute du mur de Berlin et les triomphes apparents de la démocratie. Dans L’héritage des espions (2018), il reprenait 45 ans plus tard les protagonistes survivants de L’espion qui venait du froid (1963), son premier et mythique bestseller. Entre regret et renoncement, c’était d’une merveilleuse mélancolie. Cette fois, son Retour de service est rapide, précis et étrangement gagnant au moment où on imaginait qu’il allait lâcher la partie.

Roman – RETOUR DE SERVICE
John le Carré, Seuil, 303p.

Retour de Service

 

 

 

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