John le Carré est mort

Auteur légendaire de best-sellers, il a reconfiguré le roman d’espionnage et commenté soixante ans de géopolitique. Il a succombé à une pneumonie. Il avait 89 ans.

John le Carré @BelgaImage

89 ans, au bout d’une vie bien remplie et 350 millions de livres vendus et traduits en 45 langues, John le Carré avait réussi un pari qui, il y a longtemps, paraissait irréalisable. John le Carré avait inventé un nouveau langage en mariant la souplesse du roman de divertissement et l’exigence de la littérature. Sa spécialité – le roman d’espionnage – s’est imposée à travers le monde, remodelant la figure de l’espion et commentant la mythologie née de la Guerre froide.

Né dans le Dorset en 1931, fils d’un homme tyrannique qu’il qualifiait d’”escroc magnifique” et qui l’a envoyé dans les meilleures écoles privées, abandonné par sa mère, David John Moore Cornwell alias John le Carré  est célèbre aussi pour avoir lui-même endossé le costume de l’agent de Secret Intelligence Service. Couvert par des postes à l’ambassade de Bonn et de consul à Hambourg, il est agent de renseignements, passage dans un monde flou et moment initiatique à sa vocation d’écrivain.

John le Carré - BelgaImageJohn le Carré – 1974

Son premier livre – L’appel du mort – paraît en 1961, mais c’est deux ans plus tard qu’il découvre la notoriété grâce à L’espion qui venait du froid, classique du genre construit sur les coups fourrés imaginés par les services secrets du Royaume-Uni et de l’Union soviétique. En 1964, il abandonne ses habits d’espion – “Je n’étais pas un très bon espion”, confie-t-il à François Busnel en 2018 – et entame une carrière d’auteur couronnée par un succès international qui ne faiblira pas en près de soixante ans d’activité. L’œuvre de John le Carré peut se lire comme un long – et passionnant – commentaire sur l’actualité du monde et ses glissements géopolitiques. L’état de la Tchécoslovaquie au début des années 70 (La taupe, premier épisode d’une célèbre trilogie mettant en scène son personnage fétiche, George Smikley), les tensions entre Israël et la Palestine (La petite fille au tambour en 1983), le début de la fin du bloc soviétique (La maison Russie paru en 1989), les coulisses ombragées des sociétés pharmaceutiques (La constance du jardinier en 2001)…

De roman en roman – et d’adaptation cinéma en adaptation cinéma (dix de ses romans ont été portés à l’écran), John le Carré entretient le feu sous un univers personnel qui se positionne clairement à côté de la littérature industrielle de divertissement et lui vaut les honneurs de l’establishment littéraire et les autorités universitaires. En 2016, il raconte sa vie dans une autobiographie aussi romanesque qu’un film d’espionnage – Le tunnel aux pigeons. Cette année, il faisait paraître son ultime roman – Retour de service, un thriller inattendu auquel nous avions attribué quatre étoiles et que nous présentions comme une fiction faite “de grâce et d’efficacité.” Ajoutons à ces compliments, celui de l’élégance – évidemment british et donc exemplaire – que John le Carré a affiché jusqu’à la fin de sa vie.  

 

Plus d'actualité