Le streaming, la misère des musiciens précaires

Avec l'arrêt des concerts, nombre d'artistes se sont rendu compte que Spotify & co ne leur permettaient pas de vivre. Ils prônent une distribution plus juste des revenus du streaming. Explications.

Belga

2020 aura été une année gueule de bois pour la plupart des musiciens. Privés de concerts à cause de la pandémie, ils se sont retrouvés aussi privés de revenus. C’est que depuis l’avènement d’internet et la chute irréversible du CD, c’est le live qui leur permettait de vivre. En 2020, il a fallu trouver autre chose et beaucoup se sont penchés sur leurs factures Spotify, Deezer et Apple Music. Le streaming n’est-il pas l’avenir du disque ? Pour certains, peut-être, mais pour la majorité, c’est loin d’être gagné.

En Angleterre, la fronde est lancée. Le musicien electro Jon Hopkins a expliqué que pour 90.000 écoutes sur Spotify, il avait touché 8 euros. La violoniste Tasmin Little a quant a elle reçu à peine 13 euros en six mois pour des millions d’écoutes… L’autrice-compositrice Nadine Shah s’est fendu d’une carte blanche dans The Guardian où elle avoue avoir dû emménager chez sa mère car elle ne pouvait plus payer son loyer, malgré 100.000 fans par mois sur Spotify, malgré avoir reçu une nomination pour le réputé Mercury Music Prize.

Il ne s’agit pas là d’artistes inconnus, mais de musiciens qui, lorsqu’ils tournent, remplissent des salles de 1.000 ou 2.000 places partout en Europe. Pour bien se rendre compte de la situation, l’Adami, qui gère les droits des artistes interprètes français bien connus comme Etienne Daho, Véronique Sanson, Jean-Louis Aubert ou Benjamin Biolay, assurent que ceux-ci ne gagnent que « 300 euros par mois grâce à l’écoute de leur musique en ligne ». Comment une telle chose est-elle possible ?

Système inégalitaire entre artistes stars et les autres

La structure de la redistribution des revenus du streaming ne change guère de celle qui avait cours à l’âge d’or des CD et des vinyles. Selon les contrats passés avec leur maison de disques, les artistes ne touchent qu’un petit pourcentage de ces revenus. Pour faire court, sur un abonnement à Spotify de 10 euros, environ 0,45 ira à l’artiste, 1 euro au compositeur ou ayant-droit, 2 euros à l’Etat et 6,50 aux intermédiaires, à savoir le producteur (le label qui détient les droits sur l’enregistrement) et la plateforme de streaming.

En somme, rien n’a changé depuis les années 60. Les majors du disque tirent les ficelles et s’y retrouvent pleinement (après la crise du début des années 2000, l’industrie du disque est en croissance constante grâce aux revenus du streaming). Mais le streaming augmente encore l’inégalité entre « grands » et « petits » artistes. Il favorisera les genres qui sont produits facilement « à la chaîne » comme le rap ou la dance ainsi que les artistes superstars qui se retrouveront systématiquement poussés par les algorithmes. Les autres, les artistes de niche et les créateurs laborieux qui prendront des mois à créer un son, en sont pour leurs frais. Ils sont les laissés pour compte de l’économie du streaming.

« Market centric » vs « User centric »

Les discussions qui ont cours en ce moment cherchent à modifier cette redistribution inégalitaire. L’idée des frondeurs, c’est de passer d’un système « market centric » (centré sur les parts de marché) à un système « user centric » (centré sur les utilisateurs). Explications.

Le système actuel de « market centric » fait que, si vous écoutez le groupe de metal français Gojira en boucle, par exemple, celui-ci ne verra pas forcément l’argent que vous donnez chaque mois à Spotify. Celui-ci ira plus facilement dans les poches de Drake, et ce, malgré le fait que vous détestez Drake ! Pourquoi ? Mettons que Drake représente 50% de l’entièreté des écoutes sur Spotify et Gojira n’en représente que 0,01 %, Drake recevra 50% de tous les revenus générés par Spotify quand Gojira risque de toucher, mécaniquement, moins que sa part déjà infime. Pas très juste ? C’est pourtant le système en vigueur.

Les artistes qui se sentent (à juste titre) lésés prônent pour un système de redistribution « user centric » selon lequel chaque fois que vous écouterez Gojira, vous donnerez de l’argent au groupe. Cette répartition des revenus basée sur les goûts et écoutes de chacun des utilisateurs offrirait un modèle économique plus juste et représentatif, plus égalitaires et en faveur de la diversification culturelle.

Elle est aussi, selon certains (les majors, les plateformes), plus compliquée à mettre en place. Le système « user centric » a en tout cas l’aval de Deezer, concurrent à Spotify et Apple Music, et de l’énorme majorité des artistes dont la musique est écoutée sur les plateforme sans qu’ils en reçoivent le fruit. La bataille pour un streaming plus juste est lancée.

Mais cela sera-t-il suffisant? Rien n’est moins sûr. Pour beaucoup d’observateurs, le véritable problème n’est pas tant dans ce système « market centric » que dans la part que reversent les majors du disque à leurs artistes. Soit un problème aussi vieux que le premier disque enregistré!

Sur le même sujet
Plus d'actualité