Intime festival: le père de Régis Jauffret était-il un héros livré à la Gestapo?

À Namur, l’Intime festival a décidé de maintenir sa 8ème édition malgré les limites imposées par les mesures anti-Covid dans le cadre inhabituel de deux églises. On pourra notamment d’entendre lire Papa, beau roman de Régis Jauffret sorti juste avant le confinement. En grand écrivain, Jauffret a souvent construit ses livres à partir de faits-divers célèbres. Aujourd’hui, Papa s’attaque à un plus grand mystère: son père.

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Sans auteurs, corona oblige, mais avec des lecteurs belges de grande qualité et quelques débats d’idées autour de l’épreuve que nous traversons, l’Intime Festival s’est réinventé tout en restant fidèle à sa très flatteuse réputation. Il donne ainsi l’occasion de rendre justice un livre magnifique guère aidé par sa sortie juste avant le confinement total de mars dernier.

Or il y a beaucoup de raisons de s’intéresser à Régis Jauffret. Entré dans la dernière édition du Larousse, l’auteur possède une imagination hors norme (déjà 1 000 microfictions, la suite arrive) et un style au-dessus de la mêlée, tenu et acéré. Il a également développé un talent inédit: s’emparer de crimes réels pour jeter une lumière crue sur notre société. Et puis, le 19 septembre 2018, il tombe par hasard sur un documentaire où, au pied de l’immeuble de son enfance, il voit son père emmené par deux collaborateurs marseillais.

Jamais il n’a entendu parler de cette arrestation qui s’est passée bien avant sa naissance, de ses raisons ni de celles qui expliquent sa libération. Un épisode d’autant plus troublant qu’Alfred Jauffret a vécu sans exister, enfermé en soi par la surdité et les médicaments qui l’empêchaient de penser, sans un mot ou un geste pour son fils. Alors, à 64 ans, l’écrivain qui n’écrit jamais sur lui a mené l’enquête sur son enfance auprès d’un fantôme qui fut peut-être admirable dans une autre vie.

Vous avez dû vous demander si votre père était un héros qu’on a ignoré ou un salaud dont on n’a plus voulu parler.

RÉGIS JAUFFRET – J’ai voulu faire une enquête sur cette vidéo. Mais il n’y a rien dans les archives régionales. Les dossiers de la Gestapo ont quasiment disparu et il n’est pas resté assez longtemps en détention pour qu’il y ait une trace à la police française. Je ne saurai jamais pourquoi il a été arrêté ni ce qui s’est passé cette nuit-là. Il est possible que, dans la boîte où il travaillait, il y ait eu un sabotage. Mais rien ne l’indique. J’ai trouvé une femme de 107 ans qui avait toute sa tête et m’a dit que les Jauffret ne résistaient pas. La seule solution, assez sinistre, serait que des gens viennent m’apprendre que mon père est responsable de l’arrestation de leur père ou de leur grand-père… Le plus extravagant est ce silence imposé à toute une rue. Il fallait un camion et au moins une demi-journée pour placer la caméra et faire un champ/contrechamp. Personne ne parle de ce tournage. C’est impossible et pourtant… Le mystère est entier, comme le mystère de mon père est entier. 

Un mystère d’autant plus inexplicable que votre père n’avait aucune épaisseur.

Malheureusement pour moi, il a peu existé pendant sa vie. Même après sa mort, on ne parlait pas de lui. Devant ma fille ou mon fils qui ne l’ont pas connu, ma mère avec laquelle il a partagé 35 ans n’a jamais utilisé les mots “votre grand-père”. Sa mort l’a complètement escamoté. Ce silence était une évidence familiale. 

Votre livre est un trajet. Il va d’un éclairage froid sur une existence peu enviable à des retrouvailles rêvées sous le soleil. Vous avez lutté contre ce sentimentalisme souvent associé aux souvenirs?

Non, c’était très naturel. Je me suis d’abord mis à la place de cet enfant qui n’a rien reçu de son père. Mais j’avais l’impression de voir cet enfant à distance. Ce n’était plus moi. Cet enfant avait tous les droits d’être revanchard. Il n’avait rien demandé. Il n’y était pour rien si son père, sourd et sous médicaments, avait quand même décidé d’avoir un enfant. Ces rapports de père à fils qui n’ont pas eu lieu sont perdus à tout jamais. Mais bien sûr en tant qu’adulte, quand je me retourne vers mon père, j’ai toute la compassion du monde.

Vous avez dit qu’il y avait une grande différence entre les enfants qui ont été aimés et les autres… 

Oui, je m’y accroche. Je me dis qu’au moins j’ai été aimé par lui autant qu’il pouvait aimer. Ce livre a changé l’image de mon père. Quand je repense à lui, j’ai une image beaucoup plus lumineuse née notamment du souvenir final que j’ai inventé. Même si je sais parfaitement que je l’ai inventé, il a donné une existence à mon père. Il existe aussi par tous ces gens qui m’en parlent grâce au livre. Il a maintenant un degré de présence qu’il n’a jamais eu pour moi. De tous les membres de la famille beaucoup plus importants que lui, mais désormais oubliés, c’est lui aujourd’hui le plus connu. C’est très étrange, mais voir ou entendre résonner le nom d’Alfred Jauffret me fait plaisir.

Enfant, on veut ressembler à son père. Vous avez craint de revivre sa malédiction? 

J’ai eu peur de devenir sourd, mais très jeune, j’ai écrit des trucs dans des revues, puis des pièces pour France Inter. J’ai tout de suite été trop différent pour craindre de reprendre sa vie. Mon ex-femme dit qu’au fond, je suis un bourgeois marseillais. Je pense que les deux termes sont péjoratifs (rire).

Même un livre documenté comme Papa, vous lui donnez cet exergue “La réalité justifie la fiction”. 

Oui puisque ce qui semblerait impossible dans une fiction est ici réel. Aussi parce que la fiction se justifie quand on n’a rien sinon des hypothèses. J’ai voulu faire exister mon père à partir d’éléments factuels, mais il y avait aussi tout ce que je ne peux pas atteindre, ce qui s’est passé avant ma naissance, avant mon premier souvenir ou même quand il était là. Les gens se racontent beaucoup. Mon père, lui, ne parlait pas. Il y a trop de trous dans son histoire. J’étais obligé de les combler par l’imagination.

Vous ne faites pas confiance au réel?

 Ce n’est pas ça… J’ai plutôt un handicap pour le réel. Même quand j’écris un article, je glisse facilement dans l’imaginaire. Pour L’Obs, j’ai assisté au procès de Cécile Brossard (la meurtrière d’Édouard Stern – NDLR). Mais pour le roman Sévère, je n’ai pas enquêté. Je n’avais pas la prétention de découvrir quoi que ce soit. Pour Claustria, par hasard, j’ai trouvé ce que les journalistes avaient loupé: de l’extérieur, on entendait tout ce qui se passait dans la cave. Donc tout le monde savait et ça renverse l’histoire qu’on nous a racontée. Je voulais, c’était presque de l’ordre du devoir le plus douloureux, donner le sentiment de la durée vécue de l’intérieur. Je devais utiliser l’imaginaire pour tenter de comprendre ce que devenaient la “civilisation” et ses valeurs dans une cave pendant 24 ans. J’avais besoin de la fiction parce que l’affaire Fritzl est mystérieuse. Sa fille a parlé puis a décrété qu’on arrêtait d’en parler. Elle a dit que sa mère n’était pas dans le coup, puis l’a expédiée au loin et fait changer de nom. Sa parole valait pourtant 6 millions de livres sterling. La famille est gardée dans un endroit secret d’Autriche et se tait. Pourquoi? Dans ces cas-là, la fiction est un outil de connaissance.

Sévère, Claustria, La ballade de Rikers Island, ces trois livres écrits à partir de faits divers vous ont attiré de gros ennuis. Pourquoi vous acharner?

En fait, aucun média ne m’a jamais attaqué, sauf en Autriche où ce fut terrible. Les Stern ont arrêté les poursuites. Le seul vrai procès, c’est avec Strauss-Kahn. J’ai été condamné et j’ai été aussi condamné en appel. Mais je ne sais pas si aujourd’hui, la justice française est toujours fière de ces jugements. J’aurais donc attenté à l’honneur de Dominique Strauss-Kahn. Ce sera peut-être bientôt une fierté pour moi… Ce qui est curieux, c’est que personne, pas un de ses amis, ne s’est levé pour dire que ce que j’avais écrit sur lui était complètement faux. Le dernier chapitre de La ballade de Rikers Island est interdit. Il serait intéressant de republier aujourd’hui le livre avec ces passages interdits pour voir ce qui se passerait. En tout cas, je ne sais pas pourquoi, mais je ne lâche pas. Moi qui suis d’un naturel peureux, j’ai même pris des risques. J’ai appris qu’il était prévu qu’on m’enlève en Guinée-Conakry quand je suis allé voir le village de Nafissatou Diallo. Mais j’ai continué à faire mes livres et honnêtement, il était plus audacieux pour moi d’écrire sur mon père que sur l’Autriche.

Notre époque parle beaucoup de domination sexuelle et sociale. Vos livres aussi.

La question de la domination est aussi celle du consentement. C’est la question fondamentale. Ce n’est jamais un patron qui accuse une domes- tique de harcèlement ou un producteur qui porte plainte contre une actrice. Nous avons toujours vécu des régimes basés sur la domination, sexuelle ou pas. Dans le domaine sexuel, les barrières ont souvent été franchies. Et lorsque des adultes s’en prennent à des enfants, c’est la même configuration d’abus de pouvoir. Si on veut aller plus loin, on remarquera que ces scandales sexuels, c’est toujours l’histoire du riche et du pauvre. L’actrice n’est pas pauvre, mais elle est beaucoup moins riche que le producteur. Que toutes ces allégations soient vraies, c’est une autre question, complètement différente. Disons quand même que la parole des femmes est très peu crue.

Sur Wikipédia, mais aussi dans les éloges de Michel Onfray, on fait de vous un “écrivain de la cruauté”. Vous vous reconnaissez dans ce portrait?

Je ne suis pas cruel dans la vie et je ne crois pas mettre de la cruauté dans mes livres. À moins qu’on se fasse de la littérature une idée très molle… À moins qu’on ne distingue plus l’écrivain de ses personnages. Joseph Fritzl n’est pas moi. Parce que je raconte son histoire, je serais aussi cruel que lui? Non, je dénonce son cas. On n’est pas là pour donner une vision malhonnête du réel. Les téléphones portables l’améliorent en utilisant des filtres. En comparaison, dirait-on qu’un photographe de guerre est cruel? Lui demanderait-on de faire plus joli? J’essaie seulement d’avoir une écriture honnête.

Et si on faisait de vous un moraliste dont les livres posent la question du bien et du mal dans les réalités de nos vies contemporaines?

La littérature ne fait rien d’autre que de poser des questions. Oui, la question du bien et du mal est installée dans mes livres, mais sans jamais de jugement intérieur. Cela explique peut-être ma réputation de cruauté. Il faudrait se lamenter sur ce qui se passe, mais ça se voit que c’est épouvantable. Pas la peine de l’écrire. Bien sûr qu’on est frappé par la violence toujours renouvelée du réel. Enjoliver les choses, c’est mentir. Je ne mens pas, donc je suis plutôt du côté moral. Après, je ne vaux pas mieux ni moins que les autres.  

Le 29 août à 13h30 à l’Eglise Saint-Loup, Papa de Régis Jauffret sera lu par Philippe Jeusette.

Jauffret en 5 livres et des poussières

 

Asiles de fous – 2005  

Une histoire de séparation qui confine aux délires. Prix Femina, on peut compléter par Lacrimosa (2008), son livre le plus autobiographique sur une séparation qui mène au suicide, ou par le bref Histoire d’amour (1998), récit d’un violeur.

Sévère – 2010

Raconté à la première personne, celle de Cécile Broussard, une liaison fatale qui s’achève par le meurtre du banquier Édouard Stern au cours d’une séance sadomasochiste.

Claustria – 2012

Racontée de l’intérieur par un enfant né dans la cache, l’affaire Josef Fritzl qui secoua l’Autriche en 2008. L’insoutenable inceste d’un père qui a enseveli dans une cave sa fille pendant 24 ans de viols répétés dont sont nés sept enfants. 

La ballade de Rikers Island – 2014

À la lumière de l’affaire du Sofitel de New York, Jauffret éclaire la personnalité de Dominique Strauss-Kahn, jusqu’à pour une fois terminer son livre par une morale finale, un chapitre désormais interdit de publication.

Microfictions – 2007

Cinq cents vertigineuses histoires d’une page et demie. Mille pages complétées en 2018 par un deuxième tome, prix Goncourt de la nouvelle. Le troisième est prévu en 2022.

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