Gérard Biard: « On essayera toujours de rigoler »

Pandémie oblige, le procès aux assises des attentats parisiens de janvier 2015 est officiellement reporté en septembre. En attendant, retour sur l’interview du rédacteur en chef de Charlie Hebdo, durement touché, qui évoque sa lutte sur le front de la liberté d’expression et les polémiques qu’il doit affronter.

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Charlie Hebdo est considéré comme le chantre de la liberté d’expression. C’est justement pour une conférence sur ce thème, cinq ans après l’attentat qui a décimé sa rédaction, que l’ULB et le Centre d’action laïque ont invité Gérard Biard (rédacteur en chef) et Marika Bret (directrice de la publication du journal). Ils ont été accueillis par deux cercles étudiants de l’ULB (l’USE – Union syndicale étudiante, la section universitaire des jeunes de la FGTB et le Cercle féministe) qui ont cherché à empêcher la conférence à coups de “pas de réacs sur notre campus”. Pour ces associations, “Charlie Hebdo a rejoint depuis longtemps les rangs des réactionnaires de tout poil en se plaçant en opposition à celleux (sic) qui défendent une politique intersectionnelle et remettent en cause les privilèges blanc, homme, cis, hétéro, bourgeois, etc.”. Quelques heures plus tôt, Gérard Biard nous exposait son point de vue sur l’esprit Charlie à l’heure des réseaux sociaux.

Comment va Charlie?
GÉRARD BIARD – Depuis quelque temps déjà, on a de nouvelles têtes, qui n’étaient pas là le 7 janvier et qui n’ont donc pas ce poids à porter. Ça nous permet de continuer en nous projetant vers l’avant plutôt qu’en regardant vers le passé. On continue cette aventure qui a bientôt cinquante ans – si on ne compte pas la période de dix ans durant laquelle le journal n’a pas paru. On essaie de faire évoluer le journal comme on l’a toujours fait, avec de la pertinence et en essayant quand même de rigoler…

Vous avez eu beaucoup de soutien après les attentats du 7 janvier 2015 et de nombreux nouveaux abonnés qui ne connaissaient pas forcément le ton de Charlie. Cela a-t-il été difficile de rester vous-même?
On n’a jamais remis en question notre ligne éditoriale. On est un journal totalement indépendant, sans aucune publicité, sans gros actionnaire. Les actionnaires de Charlie, ce sont ceux qui font le journal, ça fait partie de la charte. On fait ce qu’on veut, comme on l’a toujours fait. C’est un journal satirique, politique, qui commente l’actualité. Avec des valeurs comme colonne vertébrale: la laïcité, l’antiracisme, l’égalité et l’écologie qui est au coeur de Charlie depuis les années 70. À partir du moment où on continuait le journal, c’était bien évidemment sur cette base. On n’est pas un journal militant, mais on est un journal engagé.

Il y a toujours eu beaucoup de débats et des divergences de vue autour de la notion de laïcité, à tel point qu’on ne sait plus vraiment ce qu’elle recèle…
La laïcité, c’est d’abord une loi (la loi française de 1905 de séparation des Églises et de l’État – NDLR), même si le mot laïcité n’y est pas mentionné.  Que dit cette loi? Que l’État ne reconnaît et ne finance aucune religion. Cela ne signifie pas que l’État exclut les religions, mais il considère que c’est quelque chose qui n’a pas sa place dans les affaires de l’État… Après, c’est difficile de couper l’exercice libre de sa foi de l’espace public. Du coup, il y a des discussions comme sur le voile à l’école. La loi donne le droit de porter le voile, mais aussi de ne pas le porter. C’est une loi d’émancipation. Pour moi, la laïcité fait clairement la différence entre la foi et la religion. La foi est quelque chose d’intime, c’est ce qui appartient à la liberté de conscience. On croit ce qu’on veut, ça ne regarde personne d’autre que nous. La religion, c’est l’organisation sociale et politique de la foi. Donc, c’est politique. Donc, on doit pouvoir s’y opposer, la critiquer, même vertement. Ça fait partie du débat démocratique. La religion est une idée comme une autre. Le problème, c’est qu’il s’agit d’une idée totalitaire. Dans la religion, il y a une loi divine et on ne la discute pas.

C’est cette distinction entre foi et religion qui s’est perdue dans l’affaire Mila, laquelle revendique le droit au blasphème?
Il y a une confusion entre le droit de blasphémer et le fait d’insulter des croyants. Le blasphème, ce n’est pas une injure à des individus, à des croyants. Quand on blasphème, c’est l’image de Dieu qu’on attaque. Mila a dit: “Dieu, je lui mets un doigt dans le cul”, elle n’a pas dit qu’elle mettait un doigt dans le cul des musulmans. Le blasphème est un droit.

Le rappeur Médine a rappelé que lorsque lui avait voulu défendre la laïcité, notamment en attaquant ceux qui, selon lui, manipulaient le principe pour stigmatiser les musulmans, il avait été taxé d’islamisme. Un musulman n’a-t-il pas toujours plus de mal à se faire entendre?
Quand j’étais jeune, il y avait déjà du racisme. On n’entendait pas “sale musulman!”, mais “sale Arabe!”. Le racisme et les discriminations contre  les musulmans existent, mais au départ, elles n’ont pas de justification religieuse. Les personnes identifiées comme musulmanes sont discriminées d’abord parce qu’elles sont issues de l’immigration et qu’elles sont physiquement identifiées comme issues de l’immigration. Personne ne va traiter un Indonésien de “sale musulman”. On a construit autour d’une religion une fable raciste qui n’a pas lieu d’être. On a tamponné sur des populations entières l’inscription “musulman”, alors que beaucoup sont soit pratiquants et s’en foutent, soit athées. Mais, c’est vrai, ils subissent des discriminations et il faut combattre cela. Et c’est ce qu’on a toujours fait. Charlie n’a de leçon d’antiracisme à recevoir de personne.

L’affaire Matzneff, l’écrivain qui sera jugé pour apologie de crimes pédophiles, pose la question des limites de la liberté d’expression…
L’affaire Matzneff n’est pas une question de liberté d’expression. On ne parle pas de ses romans, on parle de ses journaux intimes dans lesquels il décrit précisément les crimes qu’il a commis. Ça n’a rien à voir avec Nabokov et Lolita. Qui plus est, c’est un écrivain qui a bâti toute son oeuvre sur la pédocriminalité. Il a été défendu par un petit cercle d’intellectuels, toujours les mêmes qui vont aussi défendre Tariq Ramadan… Il y a une forme de dandysme, là-dedans. À un moment, ça fait chic de défendre ces personnes jugées transgressives.

Cette affaire remet tout de même en question l’esprit 68.   N’est-on pas allé trop loin dans l’octroi des libertés? Comme si la révolution sexuelle n’avait bénéficié qu’aux hommes…
C’est clair, la liberté sexuelle, c’est d’abord la liberté des hommes. Les féministes le disaient déjà à l’époque. Le MLF (Mouvement de libération des femmes – NDLR) est né après 68 parce que c’était les mecs qui voulaient aller dans le dortoir des filles, pas le contraire. 68 a donné à cela un côté léger, fun, mais ne se résume pas à cela. Nos sociétés modernes en découlent directement. Quant aux dérives du machisme et à la domination masculine, elles n’ont pas attendu 68, c’est une très vieille histoire.

La société a néanmoins beaucoup changé depuis les années 70. Plus vaste, plus ouverte, des sensibilités plus variées… L’impertinence et la satire sont-ils le bon outil pour faire passer son message aujourd’hui?
Il est évident que Charlie n’est plus le même journal. L’époque n’est plus la même, les débats non plus. Maintenant, qu’est-ce que la satire? C’est une forme d’humour qui est 100 % politique. Ce n’est pas fait pour faire plaisir à celui qui est visé, sinon je n’en vois pas bien l’intérêt. Ensuite, ce n’est pas une attaque, c’est un commentaire, un regard sur une personne, un fait d’actualité, un événement, y compris dramatique. C’est un regard qui n’est pas obligé de plaire, mais que d’autres médiums ne pourront pas faire. Se priver de la satire, c’est se priver d’un outil critique, donc d’une analyse politique. Après, il y a la question de la sensibilité. On se retrouve aujourd’hui, et c’est en grande partie à cause des réseaux sociaux, face à des individus qui considèrent que leurs convictions doivent être partagées par tous et devenir un modèle de société. Moi, je veux bien, mais ça va faire beaucoup de modèles… Si on suit cela, toute forme de contestation devient impossible.

Le second degré n’est plus compris sur les réseaux sociaux. Or, aujourd’hui, c’est surtout là que les débats ont lieu…
Ce n’est même pas le second degré, c’est que dès qu’on émet un avis contraire, ça devient une attaque personnelle. Je comprends parfaitement que “Dieu, je lui mets un doigt dans le cul”, ça va heurter la sensibilité
de nombreuses personnes. Mais moi, quand j’entends ces mêmes gens dire: “Dieu existe et il est grand”, ça heurte mes convictions et ma sensibilité. Ce n’est pas pour autant que je vais insulter les gens dans les églises, les synagogues ou les mosquées! Les réseaux sociaux portent très mal leur nom. En vrai, ce sont des réseaux antisociaux. Chacun est dans son tunnel. Ils sont une partie du problème. Ils peuvent difficilement devenir des outils démocratiques.

Comment fait-on alors?
Cela s’appelle vivre en société. La démocratie pose comme principe que les citoyens sont des adultes responsables. Dire que les croyants, les musulmans ou simplement les gens ne sont pas capables d’humour ou de recevoir une critique, même violente, c’est les mépriser. On doit leur parler comme à des adultes responsables. C’est la base du débat démocratique.

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