Benoîte Groult, leur mère à toutes

Icône du féminisme des années 70, auteur d’Ainsi soit-elle, manifeste brandi par une génération de femmes, elle est au centre de La mère morte signé par sa fille.

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 En 1970, les pionnières du MLF (Mouvement de libération de la femme) organisent leur premier happening médiatique sous l’Arc de Triomphe à Paris et déposent une gerbe de fleurs dont le slogan claque: “Il y a plus inconnue que le soldat inconnu, sa femme”. En 1972, lors d’un procès entré dans l’histoire, l’avocate Gisèle Halimi défend cinq femmes accusées d’avoir avorté. En 1974, la France adopte la loi dépénalisant l’IVG défendue par Simone Veil, ministre de la Santé inondée d’insultes par une partie de la classe politique et des citoyens. En 1975, à Lyon, Ulla prend la tête du mouvement de contestation des prostituées qui réclament, sinon des droits, du respect. Dans cette France d’apparence tranquille, plus préoccupée par la pénurie de pétrole que par les idées loufoques d’une bande d’emmerdeuses (comme on les surnomme au café du coin) paraît, toujours en 1975, Ainsi soit-elle de Benoîte Groult. Un essai sur naufrage de Benoîte Groult dans les sables mouvants de l’alzheimer, douloureuse dérive augmentée par une catastrophe familiale, la disparition de
Violette, 36 ans, fille de Blandine morte dans un accident de la route.

Pourquoi avez-vous voulu écrire ce livre?
BLANDINE DE CAUNES – Pour plusieurs raisons. Pour écrire le dernier chapitre de la vie de ma mère qui a raconté son existence à travers ses livres. Le dernier chapitre, elle ne pouvait pas l’écrire parce qu’elle était malade… Deuxième raison: ma fille de 36 ans est morte malheureusement deux mois avant ma mère qui en avait 96 et il fallait que je l’écrive aussi pour elle. Je voulais leur dresser à toutes les deux une sorte de tombeau littéraire. Ce livre répond à une nécessité très forte, même s’il a été très douloureux…

Le processus d’écriture a donc été difficile…
Très. En écrivant, je me suis vraiment replongée dans les périodes que je décrivais. J’ai tout revécu. Instant par instant, mot par mot. C’était très douloureux, mais je savais que je devais passer par là…

Le poids de la célébrité de votre mère vous a-t-il empêchée d’écrire – vous qui n’aviez fait paraître qu’un seul livre jusqu’ici?
Oui. Aujourd’hui, ça me semble évident, mais pas à l’époque. Sa personnalité m’a freinée inconsciemment – son talent, sa réussite extraordinaire -, mais je n’en ai pas souffert. En 2015, quand on a réédité mon roman L’involontaire (paru pour la première fois en 1976 – NDLR), une amie journaliste m’a demandé pourquoi j’avais arrêté d’écrire et dans son petit mot, elle avait noté “Ta mère?”. Et ce ”Ta mère?” est tombé comme une évidence. Comme en analyse… Quand l’analyste, après des années de silence, vous dit trois mots et que vous comprenez tout. Tout s’est éclairé.

Être la fille de Benoîte Groult, on imagine que cela devait être très pesant, or vous racontez la vie d’une famille presque comme toutes les autres.
Je l’appelais la statue du Commandeur, mais ma mère était très maternelle contrairement à l’image qu‘elle renvoyait. C’était une intellectuelle impressionnante, mais elle faisait tout – la cuisine, le ménage quand elle trouvait que ce n’était pas assez bien fait. Elle disait toujours “Je ne suis pas une femme de devoirs, mais une femme de plaisirs car j’aime tout faire”. Mais avec nous, elle était très tactile, en adoration devant ma soeur et moi. C’est merveilleux d’être aimée ainsi par sa mère, ça vous donne de la force pour la vie entière. Ce qu’elle écrivait était un exemple extraordinaire pour nous. Elle a été pionnière sur beaucoup de questions. C’est ma mère qui, la première, a dénoncé en France l’excision et l’infibulation des petites filles.

En quoi a-t-elle été une pionnière?
Ella a été pionnière en disant simplement aux femmes “Ayez confiance en vous. Osez dire les choses. Osez vivre votre vie”. Elle a ouvert la voie pour que les femmes existent entièrement par elles-mêmes. Elle a appris aux femmes à éloigner leur timidité et leur sentiment de soumission – tout ce dont elle a elle-même souffert quand elle était jeune fille, une époque où on demandait aux jeunes filles de se placer dans une case “à marier”. Elle aurait été très heureuse de voir se développer le mouvement #MeToo, de voir les femmes prendre la parole. En revanche, ma mère n’aimait pas que les femmes se placent dans la position de l’éternelle victime. C’est sans doute une dérive qui ne lui aurait pas plu. Sur le viol, elle disait qu’on pouvait se reconstruire parce qu’on était en vie…

N’était-ce pas étouffant pour une jeune fille de vivre sous le regard permanent d’une des personnalités féministes les plus écoutées de l’époque?
Non, cela a été une chance incroyable d’avoir cette mère. Il n’empêche, à l’adolescence, j’ai connu les problèmes classiques entre mère et fille. En général, soit on fait tout pareil que ses parents, soit on s’oppose – moi, je me suis opposée. J’étais très emportée et elle savait, par exemple, que si elle m’interdisait de voir un homme qui ne lui plaisait pas, je serais partie avec lui. Sur les vêtements aussi, on s’est beaucoup opposées… Quand je mettais une minijupe, elle me demandait si je n’avais pas oublié de m’habiller, pourquoi je n’avais mis qu’une ceinture! Il y a une phrase d’un psychiatre allemand que j’aime bien: “On devient adulte le jour où on fait ce qu’on a envie de faire même si ça fait plaisir à papa et à maman”. J’ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que ce que j’avais envie de faire, c’était ce qui faisait plaisir à papa et à maman.

LA MÈRE MORTE Blandine de Caunes Stock, 298 p.

 

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