Parasite révèle le désamour des Américains pour les sous-titres

Le succès du film coréen Parasite met en lumière un phénomène : les Américains détestent les sous-titres, qu’ils jugent trop compliqués. Mais Netflix pourrait bien changer la donne.

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« It’s amazing, unbelievable », commence-t-il en anglais, avant de se raviser. Si le Coréen Bong Joon Ho est accompagné de sa traductrice — Sharon Choi, qui est également réalisatrice — c’est justement pour que ce genre de discours ne puisse pas être mal interprété. C’était il y a quelques semaines à la cérémonie des Golden Globes : l’auteur de Parasite venait de recevoir le prix du meilleur film en langue étrangère. Ce soir-là, il repart également avec les statuettes du meilleur scénario et celle du meilleur film, la véritable consécration. Mais la drôle de distinction « en langue étrangère » était l’occasion pour Bong Joon Ho de faire passer un message tout particulier : « Une fois que vous dépassez la petite barrière des sous-titres, vous découvrez tant de films incroyables », traduit son interprète, dans l’un de ces moments ubuesques que le cinéma peut offrir.

« Je ne pensais pas devoir lire autant »  

Depuis lors, Parasite est entré dans l’histoire en devenant le premier film de langue non-anglaise à remporter l’Oscar du meilleur long-métrage en 92 ans. Jamais auparavant l’Académie n’avait célébré à ce point une pellicule étrangère, tandis que son ascension se poursuit, le propulsant cette semaine 4ème au box-office américain avec plus de 500 000 dollars d’entrées. De nombreux Américains découvrent aujourd’hui l’histoire de cette famille sud-coréenne d’arnaqueurs à la petite semaine, qui parvient à se faire embaucher par son pendant riche, dans une maison confortable. Une demeure dont le sous-sol recèle un secret. L’humour y côtoie l’angoisse, et le divertissement la critique sociale. Mais encore faut-il pouvoir comprendre ses dialogues fins… Car si les sous-titres existent, ils ne sont pas au goût de tous les Américains.

La vidéo a fait le tour d’Internet. Allongée dans son lit, une spectatrice lance avec excitation Parasite sur son home cinema. Quelques minutes plus tard, elle lâche, face caméra : « Je ne pensais pas devoir lire autant ». Si les images prêtes à rire, elles sont aussi le symbole d’une certaine vision du cinéma, outre-Atlantique : forcément américain, ou au pire doublé. Avec une industrie du divertissement qui représente l’une des plus puissantes au monde, les États-Unis semblent bénéficier de suffisamment de productions maison, de tous les budgets et tous les genres, pour ne pas forcément ressentir le besoin de découvrir le cinéma international. Quelques films étrangers ont bien fait mouche au box-office à travers les années (Roma en 2018, Le Labyrinthe de Pan en 2006 ou encore Le fabuleux destin d’Amélie Poulain en 2001), mais ils restent rares. À moins de bénéficier d’une machine marketing particulièrement efficace — comme c’est le cas pour Parasite —, de manière générale, ces œuvres sont soit regardées par un public très éduqué, soit par des communautés immigrées, qui pratiquent déjà la langue.

Netflix à la rescousse

Certains Américains regrettent l’effort à fournir pour pouvoir suivre un film de langue étrangère, qui implique de lire les sous-titres tout en suivant l’action à l’écran. Trop compliqué. Et ils n’ont presque pas tort, selon Jeffrey Zacks. Pour ce professeur de psychologie à l’université de Washington, interrogé par le New York Times, « quand vous regardez un film, c’est tout un orchestre qui s’active dans votre cerveau ». Selon un autre scientifique pourtant, cette « surcharge cognitive » liée à la lecture de sous-titres n’altère pas pour autant l’expérience cinématographique. Avec un peu d’entrainement, sûrement… D’autant que si l’on en croit une étude belge en la matière, rien de mieux que le sous-titrage pour s’approprier une langue.

Un exercice beaucoup plus pratiqué en Flandre, et ce depuis des années, selon un rapport européen paru en 2006. À l’époque, quand 89% des Flamands affirmaient préférer regarder des films étrangers avec des sous-titres plutôt que doublés, ils nétaient plus que 28% en Wallonie, et 55% à Bruxelles. Des statistiques qui se sont, entretemps, probablement améliorées de ce côté-ci de la frontière linguistique. Et contre toute attente, grâce à Netflix. En Belgique comme dans le reste du monde, la plateforme de streaming audiovisuelle propose des contenus originaux dans de nombreuses langues, grâce au sous-titrage. L’audience de Dark, la série allemande de Netflix, ou de 3%, en portugais, est pour moitié internationale. Avec 60 millions d’abonnés à la plateforme aux États-Unis, gageons que tout n’est pas perdu, pour les Américains.

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