Alain Souchon: « Ecrire des chansons, ça reste mon truc. »

Nommé aux Victoires pour son dernier album "Âmes Fifties", il se produit ce vendredi 31 janvier à Forest National. Rencontre avec l’auteur d’un des plus beaux répertoires français.

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A septante-cinq ans, Alain Souchon reste Souchon. Un homme heureux et insouciant naviguant entre le monde tel qu’il est et la vie telle qu’il la sent. Réalisé avec ses deux fils Ours et Pierre Souchon, son dernier album « Âme fifties », qui est paru le 18 octobre dernier, est un disque « à l’ancienne« . Un disque artisanal qui s’écoute de la première à la dernière chanson. Un disque concis (dix titres) où il revient sur son enfance tout en rappelant, au détour d’une rime ou d’une strophe, qu’il n’a jamais cessé d’être attentif à l’actualité. « Ce n’est pas un disque nostalgique », se défend-il. « Je ne dis pas que c’était mieux avant, d’ailleurs je trouve que c’est mieux aujourd’hui. Mais si je m’attarde sur la fin des années 50 et le début des années 60, c’est parce que c’est la période où j’ai découvert le monde . » 

Dans votre nouvel album, vous citez Gabin, Mick et Keith, Chuck Berry, Gabriel Fauré… Après le “On nous Claudia Schiffer, on nous Paul-Loup Sulitzer” de Foule sentimentale, le name-dropping est-il devenu votre signature?

Ce n’est pas un tic d’écriture. Je ne le fais pas exprès, mais je trouve qu’un nom propre aide à bien situer les choses et à résumer la situation. Quand j’évoque le “Gabin bougon”, on voit le film Touche pas au grisbi et l’époque à laquelle ça renvoie. Ceci dit, je suis un peu triste que Claudia Schiffer ne soit plus à la mode. Plus personne ne sait qui elle est. À l’époque de Foule sentimentale, en 1993, elle était partout. J’avais écrit “On nous Claudia Schiffer” pour évoquer cette presse qui nous oblige à ne voir que  ça. La chanson reste d’actualité, peut-être moins Claudia Schiffer.

Vous faites aussi rimer Debussy avec Johnny. Vous avez dû choisir entre les deux?

Mes parents aimaient la musique classique, ils me branchaient sur les grands auteurs et me faisaient sentir que ceux-ci devaient tenir une place importante dans mon éducation. Et puis j’ai découvert des choses par moi-même. Quand Elvis Presley est arrivé, ça m’a impressionné. Les tenues en cuir noir de Gene Vincent, ça m’a impressionné. Le jeu de jambes de Chuck Berry, ça m’a impressionné. Jusqu’alors, c’étaient mes parents et mes profs qui me guidaient. Quand j’ai fait écouter à mon père Rock Around The Clock de Bill Haley, il trouvait ça idiot. C’était le choc des générations. Mais mon père était bienveillant, comme le philosophe Edgar Morin. C’est Morin qui a inventé le mot “yéyé”. Il avait vu la foule se masser place de la Nation pour Johnny Hallyday en 1963. Il a écouté Johnny et trouvait ça basique par rapport à Brel ou Brassens, mais il était malgré tout captivé.

Et vous, comment jugez-vous les musiques urbaines qui cartonnent auprès de la jeunesse actuelle?

Je suis content que tous ces artistes hip-hop français chantent dans leur langue maternelle et non en anglais. Quand vous chantez en français, le texte est important, il est mis en avant. Mes fils me font écouter des nouveaux trucs et je guette surtout les textes. J’aime les chansons qui racontent des histoires.

Angèle vous a invité à chanter sur la Grand-Place de Bruxelles en septembre dernier. Vous la connaissiez?

C’est un honneur d’être invité par la meilleure artiste de la nouvelle génération. J’ai écouté tout ce qu’elle a fait. Je dis bien tout. Et je trouve ça formidable. Elle est encore jeune et elle a déjà toutes les qualités requises: une voix, des arrangements intelligents, des textes qui racontent quelque chose. Elle est musicienne, elle est élégante. Ce qui lui arrive est fulgurant et j’espère qu’elle saura se préserver d’un tel succès.

Vous observez encore beaucoup le monde qui vous entoure?

J’adore faire ça. Je lis plusieurs journaux de tendance différente, je regarde la télé. Il y a quelque chose de fascinant dans ces chaînes d’information. On dirait qu’elles aiment voir qu’il y a des guérillas dans la rue. Elles doivent être sur le coup en permanence et ça excite les gens de savoir qu’on les filme en permanence. C’est un gros rouleau compresseur. 

Le monde est devenu un grand spectacle?

C’est le monde d’aujourd’hui, je ne juge pas. Je n’irai jamais dans une manifestation me faire casser la gueule ou balancer des pierres dans les vitrines des boutiques de luxe ou sur des symboles de la France. Mais j’essaie de comprendre ce qui se passe. C’est un spectacle comme vous dites et je le regarde. Mais de loin.

Vous avez beaucoup chanté sur les femmes. Que pensez-vous de leurs combats actuels et de la manière dont elles les mènent?

Elles prennent la parole et c’est nécessaire. Le mouvement #MeToo, c’est utile. Ça fait bouger des choses élémentaires qui auraient dû bouger depuis longtemps. En France, pour le même métier et la même fonction, une femme n’est pas encore traitée d’égal à égal avec un homme. Ce n’est pas normal. Et puis, il faut être respectueux avec les femmes et ne pas leur mettre la main aux fesses comme Trump.

Et Greta Thunberg, elle vous inspire?

Elle exagère parfois, elle se prend sans doute trop au sérieux, mais c’est important qu’elle soit là pour mettre la pression sur nos dirigeants. Je l’observe et je suis admiratif.

Avec votre statut, vous pourriez davantage taper du poing sur la table pour vous faire entendre au-delà de vos chansons. Ça ne vous intéresse pas?

Je ne m’en sens pas capable. Pour intervenir sur la place publique et donner son avis sur tout, il faut savoir analyser les choses avec précision et avancer des arguments pertinents. Moi, je reste dans le flou. Je suis un mec de sensations. Je regarde, j’observe, je peux glisser l’une ou l’autre phrase dans une chanson. Mais je ne me permettrai jamais de dire aux gens “tu dois penser ceci”, “tu dois manger comme ça”. 

À septante-cinq ans, est-il encore permis  de rêver?

Écrire des chansons, ça reste mon truc. C’est impressionnant de prendre de l’âge. Je rêve de conserver cette vivacité et cette souplesse me permettant de faire ce que j’aime le plus: créer encore des chansons. J’ai l’oreille, mais je ne suis pas un grand musicien comme le sont Laurent Voulzy ou mes enfants. Je ne rêve pas de faire des films car je ne suis pas un acteur brillant. Je n’écrirai jamais un roman car je m’en sens incapable. Mais ça m’excite encore de chercher des mots, de trouver une idée à la guitare et de pondre une chanson.

Album «Âme fifties », Warner.
En concert ce 31 janvier à Forest National. Le 14 mai au Wex, Marche-en-Famenne. Le 24 novembre à Forest National.

 

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