Arno: « Je suis né avec deux bras gauches. »

A septante ans, le chanteur de charme n’a jamais été aussi populaire. Rencontre ostendaise à  la veille de ses trois concerts complets à l’Ancienne Belgique. Il évoque son dernier album "Santeboutique", sa ville natale, ses failles…

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Trois concerts complets consécutifs dans “sa” salle de l’Ancienne Belgique, un prix d’honneur aux Mia’s flamands, des nominations aux Décibels Music Awards qui seront décernés ce 19 février… Arno n’a pas raté son retour avec le formidable “Santéboutique”, album de rock crépusculaire
comme lui seul est encore capable d’en enregistrer, paru l’automne dernier. Ultime icône du rock belge, l’infatigable dandy à la chevelure poivre et sel chante dans toutes les langues et parle à tous les coeurs.

C’est à “sa” table de la brasserie de l’Hôtel du Parc, planté entre le casino d’Ostende et l’arrêt du “kustram” de la Marie-Joséplein, qu’Arno nous avait donné rendez-vous à la fin de l’été pour évoquer « Santeboutique ». Ce jour-là, il faisait beau. Il a mangé un “dagschotel” (“un plat du jour”) et commandé un thé Earl Grey. “Je suis allergique au café, mais j’adore le thé. Tu connais l’expression: “pour se cultiver, on doit se mouiller avec du thé, alors santé”. En patois flamand, “Santeboutique” signifie “bazar” ou encore “brol” pour parler comme Angèle. Arno a enregistré « Santeboutique » avec l’Anglais John Parish, fidèle collaborateur de PJ Harvey. “J’ai rencontré John en 2011 à Paris, on s’est tout de suite compris. J’avais déjà enregistré les disques “Future Vintage” et “Human Incognito” (2012) avec lui. Pour “Santeboutique”, je lui ai dit que je voulais un album rock et surréaliste. Le rock est un langage universel. Le surréalisme est belge. C’est Magritte qui peint une pipe et écrit: “ceci n’est pas une pipe”. Avec le surréalisme, on peut mentir et en même temps montrer la vérité.”

Ostende

« Jusqu’à cet album “Santeboutique”, je n’ai jamais voulu écrire une chanson sur ma ville natale car je sais que je ne pourrai jamais faire mieux que Comme à Ostende composée par Jean-Roger Caussimon et Léo Ferré. Et puis mon amie Sophie Dewulf est arrivée avec le texte d’Oostende Bonsoir. Plusieurs fois, je lui ai parlé d’Ostende et elle a réussi à mettre les mots sur ce que je ressentais exactement. Quand je suis à Ostende et que je sors un peu saoul d’un bar, je fais une promenade sur la digue pour prendre de l’iode dans mes narines. C’est un bon remède contre la gueule de bois du lendemain. Lorsque je me balade alors que le soleil se couche, je vois plein de tableaux de Léon Spilliaert. C’est comme si Spilliaert allumait la digue chaque soir. Il n’y a qu’à Ostende qu’on peut voir cette lumière. C’est à cause des bancs de sable sur lesquels le soleil vient se refléter. En dialecte ostendais, on appelle cette couleur “appelblauwzeegroen”, pomme bleue, mer verte. C’est trop beau, ça me rend mélancolique. »

Les conneries

« Dans le disque, j’évoque “les conneries du passé”. Il n’y a jamais eu de drogue, heureusement, mais de l’alcool. Beaucoup d’alcool. Je n’ai jamais été agressif avec les autres, mais je me suis fait du mal à moi-même. D’un autre côté, sans ces conneries, je n’aurais sans doute pas eu le parcours que j’ai eu. C’est le prix à payer et maintenant je paie la facture. »

Dépression

« Dans la chanson Court-circuit dans ma tête, je répète “Save me save me” dans le refrain. Il n’y a pas longtemps, j’ai traversé une période complètement surréaliste. Ce n’était pas un burn-out. Plutôt une grosse dépression. Ça m’est tombé dessus sans prévenir. Ça a duré plus d’un an. J’étais mal. J’avais le blues, ma tête dansait le French cancan. Pour en sortir, d’autres seraient allés voir un psy ou auraient pris des pilules. Moi, c’est la musique qui m’a sauvé. Encore une fois. »

Les concerts

« Si j’enregistre des albums, c’est pour faire des concerts. C’est le but ultime. Quand j’ai la grippe ou la gueule de bois, il suffit que je monte sur scène pour que tous mes maux disparaissent. C’est ce qui me maintient en vie. C’est mon adrénaline. J’ai toujours fonctionné comme ça. Lorsque j’ai commencé à faire de la musique dans les années 70 avec mon groupe Tjens Couter, c’était pour jouer en public. On a écumé pendant un an tous les clubs du littoral belge. On nous payait avec une bière et un sandwich au jambon. Il y avait parfois une tranche de fromage en plus et on ne se plaignait pas. Après avoir fait le tour de toutes les salles de concerts, on nous a dit: “si vous voulez revenir jouer chez nous, sortez un album”. Et on a fini par signer avec un petit label anglais pour enregistrer un disque. »

Autisme

Je suis avec tout le monde mais avec personne”. C’est ce que chante et c’est la vérité. Je suis autiste et je bégaye. Mais je n’en souffre pas, ça m’a aidé à devenir ce que je suis. C’est plus dur pour mon entourage. Je parle quand je donne des interviews et je chante. Mais quand je vais au resto ou au bistrot avec mes potes, je ne dis rien. Je reste dans ma bulle. Ce que j’aime le plus, c’est m’installer à une terrasse et boire mon thé en observer les gens sans dire un mot. Ça me donne des idées de chansons. »

La Belgitude

« Je suis un vrai Belge et je suis fier de vivre au centre de l’Europe. J’ai visité le Getty Museum à Los Angeles. Le tableau L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889 de James Ensor se trouve dans la première salle du bâtiment. On peut aussi y voir des peintures de Magritte. Pour sa chanson Desolation Row, Bob Dylan s’est inspiré de cette même toile de James Ensor. C’est à Ostende que Karl Marx a écrit le Manifeste du parti communiste. Rimbaud, Victor Hugo, André Gide, Einstein, Marvin Gaye… Tous ont séjourné chez nous (voire l’ouvrage en référence), mais les Belges sont les seuls à ne pas le savoir. J’ai même connu un ministre flamand de la Culture dans les années 60 qui pensait que James Ensor était anglais. »

Optimiste

« J’évoque Trump et les dangers du conservatisme dans They Are Coming qui ouvre l’album. Mais plus loin, dans Naturel je chante: “je suis un ancien spermatozoïde qui est devenu optimiste”. Je regrette que dans la génération qui a entre 20 et 30 ans aujourd’hui, il n’y ait plus aucun sentiment de révolte contre le système. Mais je reste optimiste, car il y a, par contre, une vraie prise de conscience chez les moins de vingt ans. Surtout chez les femmes qui réagissent sur le climat, l’environnement et le conservatisme. Ce sont elles qui vont prendre le pouvoir. »

Bonheur

« Je suis né avec deux bras gauches et j’ai eu une chance de cocu dans la vie. À septante ans, je suis un homme heureux. Mais pas à 100 %, hein! Il faut toujours garder une réserve sinon on n’essaye même plus d’avancer. »

Arno, Santeboutique, Naïve/Believe/PIAS

Les 23, 24 et 25/1, Ancienne Belgique (complet).  Le 27/5, Caserne Fonck, Liège.

 

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