Amazon tue-t-il vraiment les petits libraires indépendants ?

Et si le problème, ce n’était pas Amazon, mais Internet et le temps de lecture qu’on lui cède ?

librairies indépendantes

Il est passé dix heures quand Frédéric Ronsse passe le pas de sa librairie, après avoir salué plusieurs passants de la place Flagey, à Bruxelles. Ses trois employés sont déjà sur le pied de guerre, prêts à recevoir les clients des fêtes, qui ne manquent pas d’arriver rapidement. Aurait-on cette référence ? Et ce livre-là, il est bien ? Un emballage cadeau, c’est possible ? Le patron depuis quatre ans de la Librairie Flagey répond par l’affirmative aux trois questions. Et quand on lui demande s’il soutient la campagne des libraires indépendants en cours, sa réponse est la même. « Achetons toujours nos livres dans les librairies indépendantes », clame d’ailleurs l’affiche sur la porte d’entrée. Une proposition plus si évidente, on le sait, à l’heure des bons d’achat Amazon et des livraisons en un jour ouvrable. Selon le dernier rapport Ipsos sur les modes de consommation du livre, 38% des Belges achètent désormais romans, essais et bande dessinées sur des plateformes de vente en ligne — les moins de 35 ans en tête. Sans surprise, c’est Amazon qui domine le jeu.

Un problème de « grands »

De là à dire pourtant que la plateforme de Jeff Bezos tue les librairies indépendantes belges, il n’y a un pas que, contre toute attente, Frédéric Ronsse refuse de faire totalement. L’arrivée d’Internet et la transformation du secteur du livre qui en a découlé, pourtant, il l’a vue. « Quand Internet a débarqué, j’avais 20 ans et je n’avais pas peur. Non, ceux qui nous ont fait peur, ce sont nos fournisseurs. Ils nous ont dit que si nous ne prenions pas en compte cette nouvelle donnée, ça allait être catastrophique ». Pourtant aujourd’hui s’il retient une chose sur le monstre web, c’est que rien ne sert de marcher sur ses plate-bandes : « J’ai fait une erreur, c’est d’avoir tenté de m’adapter à Internet en essayant d’avoir ma propre boutique en ligne. Faire concurrence à Amazon sur son propre terrain, ça ne fonctionne pas ». Preuve s’il en est, Librel, le portail des librairies indépendantes belges n’est parvenu à capter que 5% des parts de marché en plus de cinq ans d’existence.

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C’est que pour Frédéric Ronsse, le danger que représente le géant du shopping en ligne concerne d’autres acteurs : « Amazon est davantage le concurrent des gros vendeurs que des petites librairies », explique celui qui a désormais 25 ans de métier. « Ce sont les rayons de supermarché qui ont surtout été touchés. La grande distribution a perdu des parts dans l’affaire, parce qu’Internet, c’est la consommation de masse. » Fini le temps où les enfants s’asseyaient dans le rayon « livres », en attendant que papa et maman terminent les courses : les supermarchés sont en effet de moins en moins nombreux à posséder un rayon bandes dessinées ou romans. Les livres papiers continuent en revanche à être achetés dans les librairies physiques principalement (52%), découvre-t-on dans le rapport Ipsos des éditeurs belges. Pour le libraire de la place Flagey, c’est évident : « On ne vend pas la même chose aux mêmes personnes. Les gens qui achètent des livres en ligne savent ce qu’ils cherchent. Et je ne suis pas sûr que ce soit un manque à gagner pour moi. Honnêtement, quelle idée peut-on se faire d’un livre quand sa recommandation vient d’un commentaire en ligne écrit par Pierre, Paul ou Jacques ? Comment différencie-t-on des livres qui ont deux ou trois étoiles ? Ça ne veut rien dire. À partir du moment où en tant que librairie, on cultive son propre style, son identité, je ne pense pas forcément que ce soit une concurrence. Plus les gens consommeront de la culture, partout, meilleur ce sera pour les libraires. »

Influenceurs

Pour l’actuelle campagne de l’association des librairies indépendante, les petits acteurs ont cet avantage de donner une chance à chaque livre, en bons artisans qu’ils sont, mais aussi un lieu de rencontre pour les lecteurs. En outre, ils offrent la possibilité d’acheter de manière raisonnée, à l’heure où la consommation durable est au cœur des débats de société. « Une librairie indépendante, c’est un commerce de caractère. On peut y faire des choix, on peut faire la différence. Ici, je vois une clientèle en grande majorité curieuse et qui ne trouve pas ce qu’elle cherche en ligne. Internet, c’est comme entrer dans un hangar qui compterait tous les plus grands éditeurs francophones. Il vous faudrait un mois pour avoir un aperçu de tout ce qu’il s’y trouve. » Il ajoute : « C’est la richesse de l’offre francophone qui protège les libraires », qui font office de guides de confiance dans les milliers de sorties annuelles. 

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Et c’est d’ailleurs au pied du sapin que les libraires — ou plutôt leurs livres — sont les plus appréciés. Si selon l’étude annuelle de Deloitte, l’argent reste le cadeau préféré des Belges à Noël, les bouquins se classent quant à eux en seconde position. Et bien qu’on note une augmentation des achats en ligne à cette période,  « une grosse majorité des consommateurs belges (75%) préfère acheter ses cadeaux de Noël dans des magasins physiques, en particulier pour des articles spécialisés ». « Le livre reste l’un des derniers cadeaux ‘complet’. Il n’y a rien besoin d’autre pour en profiter », analyse Frédéric Ronsse. « D’ailleurs, sans le mois de décembre, on ne serait plus là pour en parler. »

La fin de la lecture ?

Parce que la « crise du livre » est bien un fait. Mais elle ne prend peut-être pas racine où on le pense. Pour Frédéric Ronsse, Internet ne capte donc pas forcément les ventes de libraires, mais l’attention des lecteurs. Ainsi, 85% des Belges francophones se considèrent comme lecteurs mais 36% d’entre eux ne lisent pas de livre physique. Seule la moitié des francophones consomment donc en réalité du livre papier. Et pourtant, les sorties continuent d’affluer à chaque rentrée littéraire. Moins achetées, elles sont donc plus chères. « Un petit commerçant, s’il veut survivre, doit s’adapter. Aujourd’hui, je vends des livres plus chers, mais aussi mieux choisis et de meilleure qualité. Le livre est redevenu comme au 19ème siècle, un objet pour les personnes qui ont de la culture et des moyens », estime le libraire.

L’évolution du marché américain donne pourtant espoir : après une véritable hécatombe entre 1995 et 2000, le nombre de libraires indépendants a augmenté de 35% entre 2009 et 2015. « Le livre, c’est comme la roue. On peut essayer de le réinventer, mais on ne le remplacera pas. »

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