Stephan Eicher « Je reste absolument attaché aux héros de la contre-culture »

Revenu cet automne avec "Homeless Songs", recueil de nouvelles chansons créées avec son fidèle complice Philippe Djian, Stephan Eicher se produit ce 9 décembre au Cirque Royal, à Bruxelles, accompagné d’un quatuor. Une occasion en or de revenir sur les inspirations peu communes du troubadour suisse

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Domicile fixe

Je n’ai pas habité de maison avant mes quarante ans. On a vécu quatre ans à Bruxelles, ville pour laquelle j’ai beaucoup d’amour. Mais ma compagne voulait que notre fils grandisse dans un village du sud. La Camargue était assez sauvage pour moi. Après 12 ans ici, entre Aigues-Mortes et Saintes-Maries-de-la-Mer, je quitterais à regret cette grande maison avec un jardin, ce dont j’ai toujours rêvé, et un studio que j’ai dessiné et où j’ai enregistré “L’Envolée”. J’aime les vieux synthés, les guitares, il y en a partout, mais comme je veux beaucoup de lumière, que la nature entre à l’intérieur et qu’il y a des dessins sur le piano, ça ressemble à un atelier. On pourrait aussi croire au bureau d’un écrivain. J’ai eu une phase où je lisais de 6 à 8 heures par jour. J’ai un mur de bibliothèques rangées par ordre alphabétique avec beaucoup de livres sur des peintres, des photographes, des dessinateurs, des artistes anciens ou contemporains. Je ne peux pas écouter de la musique avant d’en faire, parce qu’elle m’envahirait totalement. Mais l’image me concentre, peut-être parce qu’elle se réfère au travail du cadrage. La décision de l’artiste, c’est de déterminer un cadre. Ouvrir un livre sur Léon Spilliaert, c’est comme entrer en méditation. C’est laver mon cerveau de ce qu’il subit pendant une journée de la vie déconstruite d’aujourd’hui. Les peintres et les photographes remettent les choses en place avant que je me lance dans mes pirouettes à moi.

L’amie

Artiste, cinéaste, auteure, Sophie Calle met en scène la vie ordinaire dans des jeux artistiques qui rendent le quotidien romanesque. Son récent livre Que faites-vous de vos morts alterne les réponses du public de sa dernière exposition parisienne et des photos de tombes. Sophie Calle m’a emmené en Camargue où elle passe tous ses étés. Elle m’a appris ce que c’est que l’amitié et la fidélité. J’étais fan de son travail longtemps avant d’oser la rencontrer. Son intelligence et sa justesse m’impressionnent encore. Elle est hantée et, en même temps, elle a une incroyable joie de vivre mélancolique. Tout est spectacle pour elle. Ses mots, ses photos, son art sont simples. Mais Sophie Calle reste pour moi la personne la plus inspirante jamais rencontrée.

belgaimage-76803085Sophie Calle

Les collègues

Je respecte beaucoup Étienne Daho. La pensée de Jean-Louis Murat est exceptionnelle. Il est le plus grand en interview. Musicalement, le dernier “Il Francese” est très beau (depuis un live “Innamorato” est sorti – NDLR). Je ne l’ai jamais rencontré parce qu’il ne semble pas facile. Mais si c’est parce qu’il déteste le métier, alors il faut qu’on se parle car ce métier est détestable. J’adore échanger avec Miossec, voir le monde à travers ses yeux. Christophe est aussi un ami de Sophie Calle. On a passé des étés ensemble.

Famille d’artistes

Il y a quatre, cinq ans, je me nourrissais d’art contemporain. J’étais plus dans des expositions que dans des concerts. Mais quand ils ont ouvert Le Louvre à Abou Dabi, quand on a vendu 450 millions ce Christ à moitié effacé de Leonardo da Vinci, c’est devenu impossible. C’est maintenant un business pornographique. Si les gilets jaunes gagnent, ils vont venir frapper à nos portes d’artistes pour nous pendre et ils auront raison (rires). Les artistes se sont mariés avec l’élite. Ça a toujours été comme ça, mais il y a eu une phase dans les années 70-90 où l’art était une contre-culture. Je retourne toujours vers l’art brut (selon la définition du peintre Jean Dubuffet, l’art des fous, des marginaux, des artistes sans bagage artistique), le seul honnête, le seul qui compte pour moi. Je ne peux pas participer à la folie triste de ces gens, mais je dessine beaucoup, sans penser exposer.

Bach et la contre-culture

Je reste absolument attaché aux héros de la contre-culture. Les deux derniers disques Leonard Cohen sont parmi ses meilleurs. La qualité du travail de Dylan est encore là. “Modern Times” était spectaculaire. La mort de Lou Reed m’a vraiment attristé, lui aussi a continué de chercher. Brian Eno est toujours brillant. Il faut voir sur YouTube ses conférences. Mais j’écoute aussi d’autres musiques. Quand j’étais très malade, je ne supportais plus la parole, donc les chansons. Mais Bach, Bach, Bach! En baroque, j’adore aussi François Couperin et ses Barricades mystérieuses d’une incroyable modernité. Rien que le titre…

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La fin des histoires

J’ai quitté l’école trop tôt. Pour que je me rende compte que le monde était un peu plus vaste que je l’imaginais, Martin Hess, mon ancien manager, m’a forcé à découvrir Carver, Brautigan, mais aussi Tolstoï. Je lis encore Michel Houellebecq, évidemment Philippe Djian (son parolier régulier vient de publier Les inéquitables – NDLR), mais j’ai presque arrêté les romans. Si tu veux comprendre le monde actuel, tu peux te tourner vers les philosophes certainement. Mais vers John Fante? Je ne suis plus sûr. Depuis trois ans, je suis plongé dans des livres sur l’économie. Le capitalisme ultralibéral explique l’être humain d’’aujourd’hui.

Souvenirs de photos

À 16 ans, j’ai passé le concours d’entrée d’une école de photographie à Berne. J’ai fini deuxième sur 80. Ce n’est pas pour frimer que je raconte ça, plutôt pour dire combien je n’ai pas fait les bons choix dans la vie. Le succès de Grauzone m’a montré que c’était plus simple de gagner sa vie en jouant de la guitare qu’en prenant des photos. Mais c’est resté très important pour moi. Peut-être parce que j’habite le sud, je suis encore plus sensible aux photographes suisses et à toutes ces images avec lesquelles j’ai grandi. Les autoportraits noir et blanc dans les années 70-80 d’Urs Lüthi qui a été mon professeur, Albert Steiner et ses paysages, Walter Pfeiffer, aussi un professeur, qui photographie maintenant les stars à Los Angeles, Adam Fuss que j’ai beaucoup vu exposé à Bruxelles… Et puis il y a le Japonais Yamamoto Masao (photo). Son travail est une énorme inspiration pour moi. Je possède une de ses oeuvres, mais je les collectionnerais si j’en avais les moyens. À partir de toutes petites photos, par exemple l’image d’un oiseau, la main d’une femme, un arbre et son ombre, il construit des compositions totalement musicales.

Des films sans cinéma

Le cinéma, je trouve ça horrible. Pourtant, j’ai voulu être réalisateur. C’était la prolongation de cette idée de devenir photographe. J’ai fait une école indépendante à Zurich et j’ai vu beaucoup de films pendant trois ans. Je voulais ensuite m’inscrire dans la grande école de Hambourg, mais j’ai commencé à faire sérieusement de la musique. J’ai une petite pile de DVD: Two-Lane Blacktop (Macadam à deux voies) de Monte Hellman, un road movie en Mustang la seule voiture que je voudrais acheter, Que Viva Mexico! d’Eisenstein, dont j’ai tenté de faire la musique, des Werner Herzog (Fitzcarraldo, L’énigme de Kaspar Hauser), une collection de Tarkovski qui sont des peintures plus que des films. Il y a de bons films mais le cinéma ne me plaît pas. Je n’aime pas cette manipulation des sens. Au bout d’un moment, tout me semble faux.

En concert le 9 décembre, Cirque Royal, Bruxelles.

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