K-pop mania: du strass, des paillettes et des suicides

Pour la seconde fois en deux mois, une star de la K-pop a été retrouvée morte chez elle. Des décès qui mettent en lumière la face sombre d'une société coréenne conservatrice où la femme, tantôt cantonnée au foyer ou tantôt hyper-sexualisée, n'a pas voix au chapitre.

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Souvenez-vous, l’été 2013. On aura du mal à l’admettre aujourd’hui (on avait déjà un peu honte à l’époque), mais le titre le plus écouté cette année-là était Gangnam Style de Psy, premier morceau à franchir le milliard de stream sur YouTube et dont beaucoup d’entre-nous connaissent encore probablement l’improbable chorégraphie… Le chanteur – disparu des radars depuis – reste encore aujourd’hui l’artiste sud-coréen le plus connu en Occident. Paradoxalement, il est aussi le moins représentatif de la K-pop (avec un K comme Korea), un genre musical « crétinoïde » pour certains – souvent des adultes -, mauvais rejeton du pire de la variété américaine et de la J-pop, la pop japonaise. Pour d’autres, un truc follement excitant, qui s’est déversé sur le monde via les réseaux sociaux. Cette électro pop immédiate, sans complexe, pleine de couleurs et de lumières, apparaît digérable par à peu près tout le monde sur la planète. Aujourd’hui, la K-pop tire tout le secteur culturel coréen vers le haut, passé de 5 millions de dollars de bénéfices à l’export en 1997 à… 9,48 milliards en 2018 !

Leurs têtes de gondole : BTS (qui a récemment fait le buzz avec le #IPurpleYou sur les réseaux sociaux), Girls Generation, Big Bang, Exo, Blackpink,… Des girls et boys bands sexy et un peu androgynes, mignons comme des coeurs, aux looks et chorégraphies savamment étudiés, qu’on pensait naïvement d’un autre âge mais qui se révèlent d’une stupéfiante modernité. Née en Corée du Sud mais enfant du village global, la K-pop n’est qu’une des expressions du Hallyu (vague, en coréen), essor économico-culturel du pays du matin calme après la crise asiatique de la fin des années 90.

Au départ, la vague s’est surtout exprimée via des séries télé, des dramas. Ces séries d’amour ont envahi tout le continent asiatique, imposant une certaine esthétique coréenne, ses codes culturels, ses canons de beauté. Vrai coup d’accélérateur de ce Hallyu : Gyeoul yeonga (Sonate d’hiver). Ce drama diffusé au Japon en 2002 y provoqua proprement l’hystérie, renversant une première fois l’axiome habituellement admis depuis des décennies: en Extrême-Orient, c’est le Japon qui exporte ses produits culturels chez ses voisins, pas l’inverse.

Quand musique rime avec politique

Depuis, on y grince parfois des dents. Car la K-pop a fini par menacer la place de l’archipel nippon sur le marché mondial de la musique, deuxième industrie derrière les USA. Et dans ce pays au nationalisme très sourcilleux, déjà débordé économiquement par l’essor de la Chine, les succès à répétition du petit frère énervent. D’autant que c’est toute l’industrie coréenne qui bénéficie de l’aura de la K-pop, les géants de l’électronique Samsung et LG en tête, qui n’ont pas attendu Psy pour engager leurs stars dans leurs spots à destination de l’étranger.

Précipité de strass, de paillettes et de groupes formatés (on parle de 100 nouveaux noms par an), la K-pop n’est pas née par hasard. Elle est le fruit d’une stratégie de développement économique et donc d’influence politique parfaitement huilée. Un véritable soft power qui permet à la Corée du Sud, quatrième puissance économique d’Asie, de regarder droit dans les yeux ses puissants voisins, Chine et Japon, et gentiment titiller le reste du monde. Pays considéré comme cool et ouvert – il fut pourtant longtemps une très dure dictature capitaliste -, la Corée du Sud est devenue une destination à la mode. Elle a accueilli plus de treize millions de touristes en 2015, chiffre en constante augmentation, en dépit de la proximité immédiate de l’effrayant voisin du Nord…

Sexisme et sexualisation

Mais derrière les costumes-cravates et les gratte-ciel du quartier des affaires de Gangnam, la Corée du Sud n’a parfois d’occidentales que l’apparence et l’économie. À l’instar du Japon, la société reste très « traditionnelle » et conservatrice, a fortiori sur les rapports de domination hommes-femmes. Un système sexiste, notamment dénoncé avec virulence dans la série Sense 8 des soeurs Wachowski à travers le personnage de Sun (Bae Doona) et que ceratins ont pointé du doigt comme la cause de la mort de la chanteuse et actrice Sulli (25 ans) le mois dernier. 

Sulli, de son vrai nom Choi Jin-ri, faisait partie du nombre croissant de personnalités sud-coréennes ciblées par des raids de messages haineux en ligne (déjà à l’origine du suicide du chanteur Jonghyun en décembre 2017), souvent l’initiative de fans masculins anonymes, enragés par le refus de leurs idoles de se conformer aux « normes sociales ». Ses « crimes » comprenaient la diffusion en direct d’une soirée alcoolisée avec des amis et sa décision de ne pas porter de soutien-gorge en public. Elle a également révélé au grand jour qu’elle vivait une relation amoureuse alors qu’elle était au zénith de sa carrière de chanteuse, défiant ainsi l’image soigneusement conçue par l’industrie des jeunes stars féminines comme sexuellement désirables mais encore prudes inexpérimentées…

Le décès dans des circonstances douteuses de Goo-Hara (Koo HaRa, 28 ans – photo) ce week-end s’ancre dans la même logique, comme une conséquence inéluctable d’une société hyper-conservatrice et patriarchale. L’année dernière, elle avait été mêlée publiqement à une affaire avec un ancien petit ami qui prétendait avoir été harcelé par la chanteuse. Elle avait de son côté a accusé l’homme d’avoir menacé de diffuser une vidéo sexuelle d’elle. L’affaire avait fait les choux-gras de stabloïds et également entraîné une campagnes de messages malveillants en ligne… En mai dernier, la jeune femme avait été retrouvé une première fois inconsciente chez elle et hospitalisée. Un avertissement et un appel à l’aide qui n’a pas été entendu. Sa mort fait écho à ce 25 novembre, journée internationale contre la violence envers les femmes, et rappelle que celle-ci ne se traduit pas uniquement par des coups, mais peut aussi être psychologique. Avec des conséquences tout aussi dramatiques.

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