Ressuscitée, la « rave » fait à nouveau rêver le monde de l’électro

Après avoir transformé le tunnel Leopold II en boîte de nuit en janvier dernier, le Fuse organise une nouvelle "rave party" ce samedi au Palais 12. Des mots qui déchaînent les passions, mais dont beaucoup ignorent le sens profond.

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Un marathon de 12 heures de musiques électroniques, c’est le concept proposé ce samedi par les clubs du Fuse et du Kompass au Palais 12. Les deux institutions belges de la nuit unissent leur force à l’occasion d’une méga-soirée « Rave Rebels » qui aligne une affiche prometteuse (Solomun, Maceo Plex, Pan-Pot les chefs de Second State, Joris Voorn d’Amsterdam, le duo Adana Twins et les jeunes talents belges Maxim Lany et Lola Haro). Organisé en marge des 25 ans du Fuse, cette soirée a pour but de créer un espace où les mélomanes peuvent se réunir pour célébrer l’existence de la musique électronique. Une « rave party »… De quoi parle-t-on au juste ?

Dans l’inconscient collectif, le terme « rave » renvoi à une soirée sauvage (« free party ») au cours de laquelle des jeunes – se rassemblent dans un lieu désert ou abandonné pour danser sur du gros son et en profitent pour consommer un max de drogues récréatives… Ces soirées clandestines ont fait les gros titres des journaux à sensations dans les années 1990-2000 après une série d’incidents liés à la consommation de produits stupéfiants. En 1995, en France, une circulaire émise par la Direction générale de la police nationale présente ces rassemblements comme « des points de vente et d’usage de stupéfiants ». Mais si des soirées de ce genre ont également eu lieu en Belgique, notre pays a été relativement épargné par le phénomène.

« En comparaison à nos voisins, la musique électronique s’est consommé de manière différente en Belgique« , explique Bernard Dobbeler, coordinateur musical sur les radios de la RTBF. « Je pense que les Belges ont toujours été très organisés pour faire la fête et il n’y a pas eu ce besoin de sortir dans des endroits abandonnés. Il y avait une densité de clubs incroyables sur le territoire et beaucoup pratiquaient des prix démocratiques où les amateurs de musique électronique pouvaient sortir. » Ce n’était pas le cas en Angleterre, par exemple, où Margaret Thatcher a longtemps mené une politique répressive obligeant les clubs à fermer à 2 heures du matin, poussant les clubbers à continuer leurs fêtes de façon clandestine via les warehouses parties (« fêtes de hangars ») organisées dans les entrepôts abandonnés ou les usines en ruine laissées à l’abandon suite à la désindustrialisation progressive du pays.

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« Réunion mystique »

C’est dans ce contexte politique que la « rave » puise son essence. Les bases idéologiques de ces rassemblements sont un refus des valeurs mercantiles du système et la recherche de la transcendance au travers de la musique. Certaines soirées même tendent carrément vers la « réunion mystique », et défendent l’idée d’une résistance mentale face à la domination économique et politique du système…  En témoigne la description de l’événement Rave Rebels : « Depuis la nuit des temps, les gens ont tenté d’échapper à la réalité. Des cultures qui se lient pour rechercher la liberté ultime, se regroupant dans quelque chose de nouveau qui incarne la recherche de l’évasion. Une libération qui se trouve principalement dans une combinaison de lumières immersives et de sons puissants. » 

Le mouvement « rave » a été essentiel dans le développement de la musique électronique, comme le démontre le film Beats de Brian Welsh (réalisateur de l’un des meilleurs épisodes de Black Mirror “The Entire History of You”) qui sortira le 13 novembre prochain (Moustique offrira des places!). « Les soirées rave en Angleterre étaient un mélange de culture« , continue Bernard Dobbeler. « Il y avait les soundsystem jamaïcains, des DJ’s mobiles avec des grosses sonos, la house et plus particulièrement l’acid-house (dont l’emblème est le fameux smiley jaune que l’on utilise aujourd’hui quotidiennement sur les réseaux sociaux, NDLR). Ces deux cultures-là se sont mélangés et ont donné une émulation de styles et de variantes incroyables comme la breakbeat qui a accouché d’un groupe monumental comme Prodigy. Ça a également donné la drum’n’bass, un mélange de groupes jamaïcains underground avec des beats très rapides. Les Allemands après la Chute du Mur et les Français un peu plus tard sont plutôt allés dans le hardcore, notamment avec Manu le Malin, probablement le DJ le plus connu de la scène rave française. » 

Grosse machine

Selon l’expert musical, on assiste peut-être aujourd’hui à un revival de la « rave ». « Depuis les années 50, la musique s’est toujours recyclée. Le mouvement grunge c’était du Led Zeppelin croisé avec du punk, l’électro des années 2000 c’était les 80 revisité,… On observe ça tous 20-25 ans. » En janvier dernier, en accord avec l’ex-Ministre bruxellois de la Mobilité Pascal Smet, le Fuse avait organisé une « rave party » dans le tunnel de la Porte de Hal avant sa réouverture. L’événement affichait sold out avec 2.000 tickets vendus. « On veut que les gens se disent « Ouah, ça, c’est possible à Bruxelles, et pas ailleurs »« , déclarait fièrement Pascal Smet. Preuve que pour les autorités publiques aussi, la « rave » c’est cool.

« Le terme correspondait bien à l’esprit de la soirée. On a foutu le bordel, mais en respectant les normes« , sourit Brice Deloose, programmateur artistique du Fuse. De manière général, la musique électronique est socialement plus acceptée qu’auparavant. Elle a quitté les milieux underground pour s’inviter sur les ondes radio. « Quand j’étais gosse, pour écouter de la techno, il fallait se brancher au milieu de la nuit sur une chaîne privée. Maintenant Studio Brussel ou Bruzz en passe en plein après-midi. Il y a eu beaucoup plus d’artistes qu’avant, et des festivals comme Tommorowland ont clairement eu leur rôle là-dedans aussi. Il y a 10 ans c’était un petit festival qui émergeait, maintenant on voyage du monde entier pour y assister« , poursuit celui qui est également coordinateur du collectif FTRSND (prononcé « future sound »), à l’origine des Brussels Electronic Marathon. « Quand on voit que la famille Blanchart, déjà propriétaire du Spirito, a récupéré le Mirano pour y faire des soirées électro le vendredi, on voit que l’électro est devenu un secteur d’investissement. C’est une grosse machine rentable, ce qui induit forcément moins de liberté. » 

C’est peut-être par nostalgie, pour retrouver un peu de cette esprit de liberté, que le Fuse et d’autres capitalisent à nouveau sur l’imagerie liée aux « rave parties ». Selon Bernard Dobbeler, c’est aussi un label apposé pour crédibiliser des actions et des événements en dehors des clubs (le Palais 12 c’est aussi la salle où se produisent des artistes comme David Guetta, pas vraiment le même public que celui visé par le Fuse ou Kompass, NDLR). C’est entre-autres à travers ce genre d’événements que le monde de la nuit pourra perdurer. « De plus en plus de boîtes de nuits ont du mal à survivre. Parce ce que les gens veulent aujourd’hui investir des lieux différents, participer à des soirées . On essaye de sortir de la culture club qui est en train de mourir. Les jeunes générations n’ont plus vraiment envie de ça.« 

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