« Joker », un film éminemment politique

En renversant l’équilibre entre le bien et le mal, Todd Phillips fait de son Joker un film éminemment politique.

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Un Joker sans Batman mais pas sans Gotham. La ville croule sous les poubelles, les rats envahissent les rues. Rien ne va plus sauf pour la classe dirigeante incarnée par Thomas Wayne (eh oui, le père de Bruce), riche industriel qui brigue la mairie et regarde le petit peuple de haut. De son trône, il ne voit pas Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) qui survit en faisant le clown pour des braderies ou des enfants hospitalisés. Arthur qui rêve d’être humoriste, de passer dans l’émission de son idole Murray Franklin (Robert De Niro), mais qui ne fait rire personne. L’accumulation des humiliations, des insultes et de cette violence que le quotidien lui inflige, lui qui ne veut de mal à personne, va le faire basculer dans le crime.

Le Joker de Todd Philips (Starsky et Hutch et les Very Bad Trip) n’est ni un mafieux tombé dans un bain d’acide comme dans le Batman de Tim Burton, ni le pervers sadico-narcissique du Dark Knight de Christopher Nolan, encore moins le taré grimaçant de Suicide Squad. C’est juste un type perdu dans la masse des laissés-pour-compte, un gars qui vit un peu trop dans sa tête et ne veut rien d’autre qu’être regardé. Considéré. Son rire n’est pas l’expression d’un démon qui sommeille, mais une souffrance. Arthur Fleck est atteint d’un syndrome neurologique qui provoque un rire irrépressible, un toc aussi douloureux qu’une toux. C’est une des idées géniales d’un film dont la dimension politique, à l’heure des protestations sociales sur les avenues ou les ronds-points, est indéniable. Ce Joker ne veut plus se faire dicter ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas par la sphère dirigeante qui traite de “clowns” ceux qui n’ont pas réussi. Les “sans-dents”, en quelque sorte! Todd Phillips renverse le bien et le mal. Et on entre dans une empathie sincère autant que trouble avec son personnage.

Joaquin Phoenix, acteur caméléon, l’incarne au sens premier du terme: dans sa chair. Ou plutôt son absence de chair. La peau sur les os (il a perdu 20 kg pour le rôle), son corps est un hurlement, une torture. Phoenix appartient à cette race de comédiens qui échappent à toute tentative de classification, de comparaison. Le passé nous a donné de nombreux Joker. Sans sous- estimer ni l’importance ni le talent de leurs interprètes (notamment Heath Ledger), le Joker de Joaquin Phoenix restera néanmoins comme le plus humain.

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