Once upon a time au festival de Locarno

Le 72ème festival de cinéma de Locarno bat son plein sur les bords du Lac Majeur à la frontière italo-suisse. On fait le point, à quelques jours de la clôture.

Piazza Grande

Chaque année au creux de l’été, des milliers de festivaliers se rassemblent sur les bords quasi azuréens du plus profond des lacs suisses, dans la commune de Locarno, célèbre pour ses projections en plein air sur la Piazza Grande. 8000 personnes s’installent chaque soir sur le parterre de chaises jaunes et noires, devant l’écran géant traversé par un léopard rugissant (le symbole du festival), avant que débute le film à la nuit tombée. L’expérience est saisissante, tout autant que la sélection de la nouvelle directrice artistique du festival, la française Lili Hinstin, (venue du festival international du film Entrevues de Belfort), seule femme à la tête d’un festival de catégorie A en Europe, et qu’on a pu rencontrer à mi-parcours d’un festival qui existe depuis 1946 et continue de rythmer l’année du cinéma et de trouver sa place, après les flamboyances de Cannes et juste avant Venise. « Notre programme est définitivement radical, c’est vraiment l’ADN du festival, c’est notre territoire et notre histoire. Je ne dis pas que c’est le meilleur mais pour moi c’est très important de défendre un festival qui puisse faire co-exister tous les films », soutient Lili Hinstin qui assume les choix de sa première édition « comme un manifeste, ouvert à tous les genres, tous les continents, toutes les représentations« .

Viva la Piazza

Samedi soir sur l’écran de la Piazza Grande se côtoyaient ainsi un duo inattendu, Quentin Tarantino et Chantal Akerman à travers la monteuse Claire Atherton, honorée juste avant la projection sold-out de Once Upon a Time in Hollywood pour son travail sur D’Est, La Folie Almayer ou No Home movie, dernier film de la réalisatrice belge disparue en 2015, mais dont l’esprit transgressif continue d’irriguer le cinéma d’auteur. La sélection (non compétitive) de la Piazza Grande correspond à un défi, « créer un trait d’union entre des visions d’auteur et le grand public, et dès que c’est possible on y va subito ! », poursuit Lili Hinstin. On a pu déjà y voir les nouveaux films de Valérie Donzelli (la comédie Notre Dame), Asif Kapadia (le documentaire Diego Maradona – déjà en salles) ou le film de procès de Stéphane Demoustier (La Fille au bracelet, avec Anaïs Demoustier et Chiara Mastroianni) mais aussi des premiers films (dont Magari de l’italienne Ginevra Elkann, une comédie douce-amère sur les enfants de divorcés ; le thriller psychologique Instinct de la hollandaise Halina Reijn) ou un court-métrage de Jean-Luc Godard, Lettre à Freddy Buache (1982) dédié au critique suisse historique disparu cette année – tandis que le festival honorait aussi l’actrice américaine Hilary Swank et l’acteur sud-coréen Song Kang-Ho (star de la Palme d’or cannoise Parasite, en salles le 11 septembre en Belgique.)

Once upon a time / Quentin Tarantino

Connu pour son œuvre délicatement horrifique, le cinéaste belge Fabrice Du Welz (Calvaire, Vinyan, Alleluia) présentera vendredi soir sur la Piazza son très attendu 6ème long-métrage, Adoration, une passion adolescente absolue avec Fantine Harduin et Thomas Gioria qui sortira en janvier dans en salles. « Je suis très heureux et très impatient de me retrouver sur cette place incroyable, même si au départ j’étais un peu inquiet de présenter ce film devant 8000 personnes ! Mais Lili m’a convaincu qu’Adoration avait sa place sur la Piazza. Je me réjouis de ce nouvel exercice. D’autant plus que j’aurais la joie d’être là en même temps que John Waters, l’un de mes cinéastes préférés (le cinéaste américain culte de Polyester et Pink Flamingos recevra un Léopard d’honneur, ndlr). J’ai vu tous ses films, j’adore son intelligence macabre. Aller à Locarno est pour moi aussi fort que de présenter Alleluia à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes le même jour que la copie restaurée de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, qui est un autre de mes cinéastes fétiches ; il y a parfois de heureux hasards », s’enthousiasme le réalisateur.

Sur les 80 longs-métrages (sur 5000 films reçus) qui nourrissent les différentes sélections, la 72ème édition marque aussi une nette augmentation de la place des femmes cinéastes. Locarno se trouve ainsi proche de la parité (avec 41% de cinéastes femmes), ce qui est encore loin d’être le cas pour les autres grands festivals (moins de 20% à Cannes en Compétition officielle cette année). « Locarno travaille sur la question de la parité très en amont de la sélection, ça commence en travaillant avec le collectif 50/50 avec le comité de nos six programmateurs, mais nous ne choisissons pas les films en fonction du genre du cinéaste mais de la qualité. Nous avons d’ailleurs retenu en sélection un pourcentage de cinéastes femmes supérieur à celui des films soumis (37%) tout simplement parce qu’ils étaient meilleurs », poursuit Lili Hinstin, qui s’attache aussi à rajeunir le public de Locarno avec la création cette année de l’énergique BaseCamp qui permet d’accueillir près de 200 jeunes créatifs (graphistes, photographes, musiciens ou programmateurs informatiques de 18 à 30 ans) à des prix raisonnables.

O Fim do Mundo / Basil Da Cunha

L’état du monde et du désir

En parallèle de la Piazza, les sélections rivalisent d’exigence – dont l’excellente Semaine de la critique suisse (qui rassemble des documentaires dont le nouveau Sébastien Lifshitz, Adolescentes, film au long cours sur deux ados entre 2014 et 2019) ou la section Cinéastes du présent dédiée aux premiers films (dont la loufoque comédie citoyenne de Jeanne Balibar, Merveilles à Montfermeil, la pépite kazakh Mariam ou le frappant documentaire belge Overseas sur l’esclavage moderne que subissent les travailleuses à domicile venues des Philippines). Enfin, suivre l’éclectique Compétition internationale (ce que nous faisons) relève d’un marathon cinématographique dont l’un des luxes secrets est de pouvoir, entre deux projections, tremper ses pieds dans la fraîcheur du Lac Majeur. Au total, 17 films et 14 pays sont représentés, de la Corée du Sud au Portugal en passant par la Syrie ou l’Islande et concourent pour le Léopard d’or, charriant des visions et des thèmes qui s’entrecroisent et disent l’état (souvent chaotique) du monde et du désir.

Deux premier et second films impressionnants (la réjouissante fable urbaine The Last Black Man in San Francisco de l’américain Joe Talbot, révélé à Sundance, et le funèbre O Fim do Mundo (La fin du monde) du Portugais prodige Basil Da Cunha) dépeignent chacun à leur manière la vie dans les gangs, dénonçant la gentrification ou les expropriations qui déforcent la jeunesse contemporaine. Le documentaire de Maya Khoury During Revolution (le seul de la compétition) suit de manière parfois insoutenable la guerre en Syrie à la recherche d’un impossible dialogue démocratique. Se déploient aussi à Locarno des films en forme de sacerdoce qui méditent sur la misère humaine et les guerres passées – qu’elles soient intimes ou nationales. Les blessures de la guerre d’Algérie sont évoquées par un Ramzy Bedia qui crève l’écran en médecin humaniste bravant la tyrannie dans Terminal Sud de Rabah Ameur-Zaïmeche. Avec une austérité opaque, Eloy Enciso décrypte la mémoire meurtrie de la guerre d’Espagne dans le premier long-métrage Longa Noite (Longue nuit) tandis que le portugais Pedro Costa fait le portrait ténébreux de Vitalina Varela, une femme cap-verdienne trahie par les hommes mais toujours debout.

The Last Black Man in San Francisco / Joe Talbot

« C’est quoi l’amour ? » se demande l’un des personnages de Pa-Go (La vague), film noir sud-coréen qui traque une bande de proxénètes dans une île éloignée. C’est aussi la question à laquelle se heurte Sœur Paola, la jeune nonne argentine de Maternal, qui se découvre un impossible instinct maternel dans le subtil premier film de Maura Delpero ; mais aussi le couple électrique formé par Nadège Trebal et Arieh Worthalter dans Douze Mille, une romance érotico-politique radicale, tandis qu’une jeune fille allemande tente de s’émanciper de son père despotique dans A Voluntary year. Mais l’un des plus beaux regards de cette sélection est sans doute celui que pose la cinéaste brésilienne Maya Da-Rin sur le visage las de Justino, héros hiératique d’A Febre (La fièvre), un homme amazonien atteint de fièvres inexpliquées que seul le cinéma, peut-être, pourrait guérir.

Maternal / Maura Delpero

Toute la programmation du Festival du cinéma de Locarno, du 7 au 17 août est a retrouvé ici

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