Philippe Close : « Il n’y a jamais assez de lieux culturels dans une ville »

Bourgmestre de Bruxelles et grand fan de metal, il est la cheville ouvrière du BSF qui se déroule en plein cœur de la capitale du 14 au 18 août. Interview rock and roll.

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Tout un symbole. Sur son bureau à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, une figurine de Lemmy Kilmister, chanteur disparu du groupe heavy metal Motörhead, trône à côté d’un portrait du roi Philippe. “Lorsque je suis entré en fonction comme bourgmestre, en juillet 2017, un journaliste du quotidien flamand De Morgen m’a interviewé dans cette pièce. Quand il a vu la figurine de Lemmy, je lui ai tout de suite paru plus sympathique”, lâche en rigolant Philippe Close.

Carrure de rugbyman – un sport qu’il a longtemps pratiqué -, parler franc et fou rire communicatif, Philippe Close, 48 ans, n’a pas attendu d’enfiler l’écharpe mayorale pour développer le tourisme événementiel à Bruxelles et imposer sa ville d’adoption (il est né à Namur) comme un pôle culturel européen incontournable. Alors échevin du Tourisme et président de Brussels Major Events (BME), il s’est retrouvé en première ligne pour promouvoir le Palais 12, Bruxelles-les-Bains, Plaisirs d’hiver mais aussi relancer, non sans polémiques, la salle de la Madeleine et le Cirque Royal. Cheville ouvrière du Brussels Summer Festival (BSF) dont il a été le directeur, il préface cette édition 2019 et revient sur sa grande passion pour le rock tendance dure.

Depuis sa création en 2002, le Brussels Summer Festival s’est caractérisé par sa programmation éclatée. Est-ce pour mieux fédérer le public urbain ou se distinguer des autres festivals plus thématiques?

Philippe Close - À sa création, le BSF avait pour modèle le Festival d’été de Québec. Quand je me suis rendu pour la première fois à Québec, Charles Aznavour était tête d’affiche le premier soir sur la grande scène.  Le lendemain, le groupe punk californien NOFX jouait sur le même podium. Il y avait autant de monde et l’ambiance était tout aussi conviviale. J’ai trouvé ça génial. La plupart des festivals restent dans des “boîtes” et ça fonctionne très bien aussi: le rock pour Rock Werchter, les musiques urbaines aux Ardentes de Liège, l’électro à Tomorrowland, les musiques alternatives à Dour ou au Pukkelpop… À Bruxelles, sur un territoire urbain connu, réputé et apprécié pour sa diversité, la prouesse des programmateurs est de ne pas se focaliser sur un seul style musical, mais de proposer un peu de tout. Le but n’est pas que tous les noms plaisent à chaque festivalier, mais que chaque personne trouve une raison d’aller au BSF.

On imagine que c’est plus facile d’organiser un festival dans une prairie qu’en plein cœur d’une capitale. En tant que bourgmestre de la ville, à quels paramètres êtes-vous confronté?

Tout est plus compliqué quand il s’agit d’organiser un événement de grande ampleur dans une ville: la sécurité, les accès, la mobilité, les riverains, les transports en commun, les secours… Quels que soient la date ou le lieu choisi, il y aura toujours un service de la ville qui va remettre un rapport négatif. Mais nous avons voulu montrer qu’il était possible de créer un tel festival en plein mois d’août. Il ne faut pas multiplier les gros événements sur la période des vacances, mais avec notamment la Fête de la musique, Couleur Café, la Fête nationale et le BSF, Bruxelles a relevé le défi.

Le BSF repartira en 2020 d’une page blanche.

Le BSF a connu pas mal de changements à sa tête, avec notamment son dernier directeur Fabrizio Gentile qui a quitté ses fonctions le 10 mai dernier. Est-ce que le festival existera encore en 2020?

J’ai été l’initiateur du BSF mais je ne m’occupe plus de son organisation ni de sa programmation. Je pense néanmoins qu’un festival doit faire régulièrement sa révolution sous peine d’être condamné à mourir. La musique, les attentes du public et la ville changent. Il faut en tenir compte. Regardez les Francos, Dour, les Ardentes ou Couleur Café, ils ont évolué et ça leur réussit plutôt bien. Le BSF repartira en 2020 d’une page blanche.

Le sulfureux rappeur Booba est à l’affiche le 15 août, place des Palais. Vous irez le voir?

Je vais aller voir le phénomène, même si je ne suis pas trop fan des voix passées à l’autotune (un logiciel de traitement vocal utilisé notamment par Booba sur toutes ses productions). Mais cette année au BSF, il y a aussi du rock avec Manic Street Preachers et Christine And The Queens. Le gros problème, c’est que j’ai rarement l’occasion de regarder un concert en entier.

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Un bourgmestre fan de metal, c’est plutôt rare, non?

C’est rare, mais ça ne choque pas. Nous sommes en 2019, le metal n’est plus considéré comme la musique du diable. Bien sûr, on peut ne pas aimer ce genre, mais il est entré dans les mœurs.

Qu’est-ce qui vous séduit dans cette musique?

J’écoute de tout: de la variété, du rock, de la pop. Nouvelle génération oblige, mes enfants sont plus dans les musiques urbaines et m’ont fait découvrir des artistes. J’apprécie beaucoup Kendrick Lamar ou Nekfeu. Mais je place le metal au-dessus de tous les autres genres musicaux. Quand vous avez découvert comme moi le metal à l’adolescence et que vous aimez ça, vous lui restez fidèle jusqu’au bout. C’est la musique qui est toujours allée plus loin, plus fort et plus vite que les autres, tout en restant pure dans ses bases. Il y a une vraie communauté dans le metal. Le milieu est passionné, convivial et tolérant. En France, le Hellfest, qui est à la musique metal ce que Tomorrowland est à l’électro, est devenu le festival coqueluche de l’intelligenstia parisienne. Chaque année, Yann Barthès en parle avec admiration dans son émission Quotidien. En Belgique, on a le Graspop qui a été le premier festival de l’été à afficher complet.

Avant le BSF, Bruxelles a déjà accueilli cet été au stade Roi Baudouin les groupes Metallica et Rammstein. Vous y êtes pour quelque chose?

Je n’ai eu aucune influence sur l’organisation de ces deux concerts, mais je suis très content qu’ils se soient déroulés à Bruxelles plutôt qu’à Anvers ou Werchter. En quelques jours d’intervalle, Bruxelles a été à trois reprises au centre de la carte avec le Tour de France, Metallica et Rammstein. Ce n’est que du positif pour la ville. Alors, oui, pour les riverains, le show de Rammstein, avec toutes les explosions et feux d’artifice qui font partie intégrante de leur univers, a pu causer des nuisances. Mais le public qui s’est déplacé en masse a été content. J’étais à Metallica, j’ai raté Rammstein car j’avais une réunion importante sur les hôpitaux. Metallica et Rammstein cherchaient des stades pour leur tournée mondiale et la ville de Bruxelles a montré sa capacité à accueillir de telles productions qui dépassent tout ce qui se fait dans le genre. Ces deux événements ont été remplis très rapidement et se sont déroulés sans le moindre incident. C’est aussi la preuve que le metal mobilise bien plus qu’on ne le croit et qu’il mérite son image positive.

Il faut laisser les gens s’approprier les lieux culturels. Le public s’en fout de savoir quelle institution est derrière telle ou telle salle.

Dans toutes les villes du monde, on fait la fête lorsqu’une salle est inaugurée ou rénovée. À Bruxelles, il y a eu beaucoup de polémiques lors des réouvertures de la Madeleine et du Cirque Royal. Vous le regrettez?

Je trouve dommage que la Ville de Bruxelles et la Communauté française (dont dépend le centre culturel Botanique qui gérait jusqu’en 2017 le Cirque Royal) n’aient jamais réussi à installer un vrai dialogue. J’ai ouvert plusieurs fois ma porte, sans succès. Maintenant il faut avancer. J’ai peut-être péché par excès de confiance et d’enthousiasme. On a cru que je voulais tout contrôler en matière culturelle sur le territoire de Bruxelles-Ville, ce qui est faux. La Ville a mis beaucoup d’argent pour rénover la Madeleine et le Cirque Royal qui en avaient bien besoin. Je ne gère pas ces salles. La Madeleine organise près de 80 concerts par an, en programmant tous les styles de musique et en privilégiant les artistes émergents. Depuis sa réouverture, le Cirque Royal fonctionne aussi très bien. Il faut laisser les gens s’approprier les lieux culturels. Le public s’en fout de savoir quelle institution est derrière telle ou telle salle.

Est-ce qu’il n’y a pas un risque de saturation à Bruxelles en matière de salles?

Il n’y a jamais assez de lieux culturels dans une ville. Et j’en avais marre de voir filer les concerts à Anvers. Avec le Palais 12, le Cirque Royal, la Madeleine, le Botanique ou l’Ancienne Belgique (qui dépend de la Communauté flamande – NDLR), Bruxelles regorge d’endroits différents. Mais j’ai encore envie de me battre pour le Magasin 4, dernier club punk de la ville, et pour qu’il y ait davantage de cafés-concerts pouvant accueillir des artistes débutants.

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