Décès de Philippe Zdar de Cassius: voici notre dernière interview avec lui

À la veille de la sortie d'un nouvel album, le pionnier de la French touch Philippe Cerboneschi, dit "Zdar", est mort accidentellement à 50 ans d'une chute d'un immeuble parisien. Nous avions rencontré le duo au Pukkelpop en 2016 pour parler de leur précédent disque, "Ibifornia".

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Quelques minutes avant de monter sur scène, Cassius invite Moustique dans les coulisses du Pukkelpop, point de départ d’une nouvelle tournée mondiale. Décontractés, Philippe Zdar et Hubert Blanc-Francart (Boom Bass) en profitent pour dévoiler les secrets de fabrication d’une machine à danser flambant neuve. Baptisée « Ibifornia », l’affaire transporte Cat Power, Mike D et Pharrell Williams sur le dancefloor. De quoi gigoter jusqu’au bout de la nuit.

Dix ans se sont écoulés depuis le tube Toop Toop et votre dernier album studio. C’était le temps nécessaire pour réactiver Cassius ?
Philippe Zdar: « Ibifornia » n’était pas programmé. Avec Hubert (Boom Bass, Ndlr), nous n’avons jamais eu de plan de carrière. On se laisse porter par le vent, les rencontres, le feeling. De mon côté, j’étais happé par une carrière de producteur. J’ai bossé pendant six ans sur des projets qui n’avaient rien à voir avec Cassius. Il était temps de revenir à l’essentiel  : l’amitié, la musique.

Est-ce plus difficile de produire un disque de Cassius ou celui d’un autre ?
P.Z.: La production, je maîtrise comme un chef en cuisine. Je comprends comment mélanger les aliments, quelles casseroles utiliser pour la cuisson. Stanley Kubrick disait  « réaliser un film, c’est être capable de répondre à 45.000 questions en une journée ». Produire un disque, c’est la même chose. D’un point de vue pratique, j’apprends beaucoup des autres. Trouver un titre au nouvel album de Cassius avant de le composer, par exemple. C’est comme planter un décor avant de le mettre en couleur. J’ai appris ça de mon expérience avec Phoenix, à l’époque de « Wolfgang Amadeus Phoenix ». Quand le doute s’installe, il suffit de se répéter le nom de l’album et tout s’éclaire.

Votre album s’intitule « Ibifornia », une contraction entre Ibiza et la Californie. C’est une destination de rêve ?
Boom Bass: Ibifornia est l’endroit que chacun recherche  : le lieu de vérité. Là où l’on se sent en phase avec sa personnalité. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où les réseaux sociaux nous déconnectent de la réalité. Récemment, nous avons joué dans un club, à Porto-Vecchio. Le lendemain, on déjeunait au bord d’une magnifique piscine. À côté de nous, deux jeunes russes s’amusaient à prendre des selfies. Pendant trois heures, elles se sont photographiées sans jamais se parler. Au début, c’était amusant. À la fin, c’était d’une tristesse abyssale. Sur Facebook, les photos vendent du rêve: Porto-Vecchio, le ciel bleu, la piscine. Sauf que, dans la réalité, les filles n’ont absolument pas profité du cadre, de l’environnement, des gens… Faire semblant, ça marche un moment. À terme, tout ça va sonner creux. Souvent, il n’y a rien derrière les photos qui circulent sur les réseaux sociaux. C’est du vent, de la pose. « Ibifornia » prône l’hédonisme, un retour à soi, au vrai.

Dans l’histoire de la « French Touch », Cassius est un précurseur. À côté de votre intérêt pour la house et le funk, vous êtes aussi les premiers à avoir fait chanter Pharrell Williams. C’était sur Eye Water, en 2006. Avez-vous l’impression d’avoir montré « la voix » à suivre  aux gars de Daft Punk ?
P.Z.: Sans affirmer que nous avons ouvert une porte à Daft Punk, nous avons toujours été de l’avant. Aussi bien d’un point de vue technique qu’humain. L’idée n’a jamais été de faire du blé. Nous sommes toujours restés intègres. Quand nous travaillons avec quelqu’un, on ne cherche pas le succès, mais un bon morceau. Surtout, ça passe par une véritable relation de travail, un échange, des affinités. Sur « Ibifornia », on retrouve Pharrell à la barre du titre Go Up. Quand nous l’avons enregistré, il sortait d’une incroyable vague de hits : Happy, Blurred Lines, Get Lucky et LoseYourself to Dance. Mais, en studio, nous n’étions pas tétanisés par son statut. Parce que c’est un pote.

Une fois encore, Matthieu Chedid est de la partie. La guitare funky de -M-, c’est une présence indissociable de votre musique ?
B.B.: C’est notre marque de fabrique. On ne pourrait jamais enregistrer avec quelqu’un d’autre. C’est notre « guitar hero ». Certains ont Jimi Hendrix. Nous, c’est Matthieu Chedid. Tu lui donnes une vieille gratte avec trois cordes et il va te sortir un truc complètement dingue. Il est vraiment possédé par son instrument. C’est un sorcier, un musicien magique.

Avant de créer Cassius, vous étiez à fond dans le hip-hop et les studios d’enregistrement. Vous êtes d’ailleurs derrière les mannettes des trois premiers albums de MC Solaar. Sur « Ibifornia », on croise un Beastie Boys. Mike D, c’est un de vos héros, non ?
B.B.: Quand tu partages deux morceaux avec un artiste que tu vénères, tu te dis que c’est peut-être ça, le prix de l’intégrité. Rencontrer des gens qui vivent le truc comme toi. Lorsque tu essaies de rester fidèle à la musique, ton chemin t’amène forcément à croiser ceux qui empruntent la même route que toi.

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