Rocketman: sortie flamboyante

La tournée d’adieu d’Elton John est soulignée par la sortie de cette comédie musicale survitaminée. Portrait officiel qui n’élude rien. Ni sa capacité à placer des salles en lévitation, ni ses démons et son terrible manque d’affection.

©Rocketman

C’est l’histoire d’un homme qui rejoint un groupe de parole. Sa thérapie se profile comme un chantier aux contours insaisissables. Il est alcoolique, cocaïnomane, sex addict et, ça ne s’invente pas, accro au shopping. Ce type jure dans le décor. On le croirait échappé d’une parade Disney qui aurait mal tourné ou d’un lendemain de carnaval très arrosé. Son accoutrement – un déguisement de diable pailleté à hautes plumes lustrées – tendrait à prouver que le garçon est zinzin et qu’il a vraiment besoin d’aide. Sauf que… L’homme n’est pas n’importe quel camé et le  costume n’est pas celui d’un évadé de l’asile. L’homme s’appelle Elton John. Il vient de quitter une salle de concert sans prendre le temps de se changer, déboulant ici dans un de ses looks rocambolesques qui ont fait sa réputation. Ainsi commence Rocketman…

En ouverture, Rocketman montre donc un bouffon fatigué de lui-même. Le film offre une image d’Elton John en piteux état. Celle d’une rock star lessivée qui débarque à la fin des années 70 chez les anonymes pour tenter de sauver ce qu’il reste à sauver. On aura vite fait de nous renvoyer à l’enfance de l’artiste. Ainsi démarre le processus thérapeutique… Fils d’un militaire – cruel dans son refus affiché d’aimer son enfant – et d’une femme qui préfère s’amuser à l’extérieur du foyer, Reggie Dwight pose ses valises à l’entrée de sa vie sur un manque total d’affection qu’il va chercher à combler pendant des années en s’égarant dans le labyrinthe des plaisirs faciles et des excès à portée de main. Sa seule alliée en enfance? Sa grand-mère. Plus attentive et plus aimante que             quiconque dans cette maison (ce qui n’est pas très difficile), elle a repéré le talent de pianiste de son petit-fils. C’est elle qui l’accompagne à la Royal Academy of Music, premier jour d’école et moment initiatique qui va lancer les dés d’un    destin, mixant roman familial difficile et carrière internationale que personne n’avait vue venir.   

La construction  d’un personnage

Dans un film qui prend par surprise, Dexter Fletcher, déjà signataire de Bohemian Rhapsody, livre une tout autre partition que celle déroulée dans le biopic consacré à Queen et Freddie    Mercury. Le parti pris est de faire basculer le récit de la vie d’Elton John dans des tableaux de comédie musicale hyper-chorégraphiés et survitaminés (on pense un peu à La La Land) mais aussi d’éviter le play-back en proposant une lecture personnelle du répertoire du chanteur (on pense beaucoup à Moulin Rouge). Il faut donc souligner le formidable travail sur les arrangements de tubes interprétés par les acteurs et plus particulièrement par Taron Egerton, qui a la lourde tâche d’incarner Elton dans sa période haute voltige et s’en sort avec les félicitations du jury et les applaudissements du principal intéressé. Si le biopic est dans l’air depuis des années – plusieurs réalisateurs dont David LaChapelle, plusieurs acteurs dont Justin Timberlake avaient été évoqués au fur et à mesure que le projet ne se faisait pas -, Elton John et son époux David   Furnish, producteurs du film, ont tout avalisé, contrôlant un objet de cinéma qui, à l’arrivée, ne résonne pas comme un portrait officiel. En tout cas, pas trop…

Malin, Elton John a préféré voir ce film de son vivant et éviter à ses futurs descendants quelques conseils de famille mouvementés. De sa vie, on connaîtra donc ce qu’il a bien voulu nous montrer, même si Rocketman n’élude rien. Sa rencontre qui relève du surnaturel avec Bernie Taupin, son parolier historique (interprété par un Jamie Bell d’une justesse qui fait honneur à l’art dramatique british). Taupin le bienheureux qui vivra en parallèle l’ascension démoniaque de son interprète. Son alliance sentimentalo-commerciale avec John Reid, manager et amant (campé par le très convaincant Richard Madden), l’homme qui fera d’Elton John une superstar, poussant son agenda et son corps aux limites du possible.

Conclusion de carrière

Si on a reproché à Dexter Fletcher d’avoir survolé l’homosexualité de Freddie Mercury (sans doute pour correspondre à la feuille de route dictée par la famille et les membres de Queen), celle d’Elton John est au centre du récit, celui d’une idole secrètement déchirée entre ce qu’elle fait paraître et ce qu’elle veut être. À l’époque où sort son premier album – “Empty Sky” en 1969 -, il n’est évidemment pas question de vivre cette sexualité au grand jour, et John Reid, qui partage pourtant le lit du chanteur, s’empresse de barricader sa vie privée, participant à la construction d’un personnage – entre la bête de foire et la star excentrique – dans lequel Elton John finira par se perdre. En quête de cet amour qu’il n’a pas eu petit, Elton découvre les trahisons de John et s’enfonce dans l’alcool, la drogue, les médicaments; va jusqu’à mettre en danger certains contrats et provoquer la colère de son manager qui, obsédé par le business, n’hésitera pas à le frapper.

Parti du groupe de thérapie, le film y reviendra sans cesse, montrant Elton John se débarrassant de son costume à plumes au fur et à mesure qu’avance l’histoire – comme s’il faisait tomber le masque  derrière lequel il a tant souffert. Le film se termine en 1982 avec le tournage du clip I’m Still Standing – chanson de la délivrance dont la vidéo est reproduite ici à l’échelle sur une plage de Cannes, point de départ d’une nouvelle vie et point d’arrivée d’un projet, Rocketman ayant été présenté hors compétition au récent festival avec le couple producteur sur tapis rouge. Point de chute d’une carrière aussi, puisque le biopic sort au moment du Farewell Tour, cette tournée (passée la semaine dernière par Anvers) qui se veut la conclusion d’une carrière de 50 ans remplie de paillettes et de lunettes, mais  surtout remplie de chansons dont plusieurs sont tombées dans le domaine du trésor public.

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