Virginie Efira: « Cannes est là pour féliciter un film de ne pas être complètement normal »

Nouvelle incarnation de la femme contemporaine, l’actrice irradie dans Sibyl, portrait d’une psy dans tous ses états, en compétition au Festival de Cannes. Entretien à chaud.

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On lui a parlé quelques jours avant son départ pour la Croisette pour présenter Sibyl de Justine Triet (l’une des quatre femmes réalisatrices en compétition cette année), trois ans après leur collaboration sur Victoria, film-tournant dans sa carrière. Ce portrait de femme sur la tangente est venu changer le regard qu’on porte sur l’actrice franco-belge, passant du statut d’animatrice qui veut faire du cinéma à celui d’actrice hype que tout le monde s’arrache. 

“Victoria a changé mes rôles, avant j’étais coincée dans le personnage de la fille douce et structurée”, remarque-t-elle. Depuis, les rôles exigeants s’enchaînent – mère ambiguë chez Joachim Lafosse dans Continuer ou dans l’adaptation réussie du roman de Christine Angot, Un amour impossible. En attendant de la découvrir forcément sulfureuse en religieuse lesbienne chez Paul VerhoevenBenedetta sortira en 2020 – et bientôt chez Albert Dupontel dans la rédemption d’une coiffeuse atteinte d’une maladie incurable. Avec à chaque fois une exploration du désir dans une mise à nu d’autant plus belle qu’elle s’assume.

Sibyl a plusieurs facettes. Comment avez-vous appréhendé ce personnage complexe?

VIRGINIE EFIRA – Je pense qu’il ne faut pas trop “psychologiser” les personnages quand nous ne savons pas nous-mêmes de quoi nous sommes constitués. Il faut faire confiance au metteur en scène et accepter cette belle chose qu’est l’abandon. Sibyl est surtout un personnage qui se perd, alors il faut accepter de se perdre avec elle. Ça peut faire peur, mais c’est très intéressant.

Les scènes de sexe sont très fortes. Quelle importance a pour vous le sexe à l’écran?

Les scènes de sexe m’intéressent beaucoup comme actrice et comme spectatrice. Peu de metteurs en scène arrivent à raconter le sexe, pas seulement l’érotisme, mais l’intimité, l’abandon, l’ivresse. Travailler avec quelqu’un qui arrive à filmer ça, ça m’intéresse. Je ne parle pas du sexe illustratif, du style “ils se rencontrent et ils copulent”, mais tout ce qu’il y a avant, après, tout ce qui échappe. On m’a proposé tard des rôles avec cette densité-là. En tant qu’actrice il faut s’émanciper de ses complexes, de sa pudeur, mais ce que cherchent des metteurs en scène comme Verhoeven, ce n’est pas uniquement l’exposition de la nudité, c’est comment la sexualité nous raconte. Justine Triet dit qu’elle filme les scènes de sexe comme des scènes d’action. La scène de sexe du film est d’ailleurs une scène-clé de la vie de Sibyl, qui revient souvent la hanter. Je me demande comment tout ça va être perçu à Cannes, c’est assez vertigineux…

C’est une grosse émotion d’aller en compétition à Cannes?

Cannes est là pour féliciter un film de ne pas être complètement normal. J’aime ça. Il y a trois ans, Victoria était à la Semaine de la critique. C’est le premier film auquel je participais qui n’était pas dans une logique de financement de chaîne, c’est un très beau souvenir, que j’ai d’ailleurs un peu sacralisé. Je suis émue pour Justine Triet, car la sélection est là pour lui dire qu’il y a une évolution vers une forme de maîtrise. Et c’est vrai. Justine est l’une des personnes les plus proches de moi, indépendamment et à travers le cinéma. Avec elle, je fais grandir la matière humaine, elle peut tout me demander.

Vous n’hésitez pas à montrer les failles de Sibyl dans son rapport à l’alcool. Y a-t-il du Gena Rowlands en vous?

Ça me fait plaisir que vous me parliez d’elle et du cinéma de John Cassavetes. Des films comme Opening Night et Une femme sous influence me touchent. Chez Gena Rowlands, la vulnérabilité est masquée sous l’apparence. À l’avant, il y a un personnage de femme qui semble solide, avec une présence physique forte et en même temps c’est une femme qui vacille, une femme à la dérive. J’aime le corps de Gena Rowlands, la manière dont elle tombe, dont elle titube dans les couloirs, tout ça m’a inspirée pour Sibyl, c’est vrai. 

Vous lisez beaucoup. Qu’est-ce que la littérature apporte à votre jeu d’actrice et à la vie tout court?

Tout est matière à nourrir l’acteur, mais ce qui est beau avec la littérature, c’est l’ouverture que ça propose. Il suffit parfois d’une phrase, d’une pensée. L’acteur de cinéma est très différent de l’acteur de théâtre, qui est beaucoup plus discipliné. Jouer au cinéma impose un rapport beaucoup plus psychanalytique à soi. C’est flou et mystérieux ce qui se passe à l’écran. Mais si tu as le sentiment que ce que tu peux donner est plus large, alors il faut avoir accès à d’autres intimités que soi; le temps de la littérature offre ça, cette recherche intime. Justine écrit d’ailleurs très bien, certaines phrases que dit Sibyl sont vraiment des mots d’auteur.

Par exemple?

Sibyl ne dit pas qu’elle va bien, mais qu’elle fait semblant. Ça n’est pas rien d’écrire ça.

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