Et si les écrits de Shakespeare étaient ceux d’une femme?

La théorie selon laquelle Shakespeare n’aurait pas été l’auteur des textes qui lui sont attribués est bien connue. Ce qui l’est moins, c’est qu’une femme pourrait bien avoir rédigé “ses” textes.

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Dans un article-fleuve paru dans The Atlantic, la critique littéraire Elizabeth Winkler se penche sur la question de l’identité de l’auteur des textes de Shakespeare. Pas moins de 66 noms s’y rattachent, mais la journaliste a choisi de s’attarder sur le cas d’Emilia Bassano.

À bien des égards, l’inclinaison féministe de certains écrits de Shakespeare détonne. Il est rare de lire de la plume d’un homme du tournant du 17e siècle une telle empathie pour la gent féminine, d’autant que le dramaturge était davantage un gentleman au sens juridique du terme que dans les faits. Figure patriarcale par excellence, il n’avait à vrai dire pas beaucoup de considération pour ses deux filles et sa femme.

Tout, sauf un écrivain

Les lignes de la pièce Othello, “Faites savoir aux maris, que leurs épouses ont du sens comme eux” semblent entrer en dissonance complète avec l’acteur, créancier et investisseur attesté qu’il était. Une septantaine de documents relatent ses turpitudes, comme ses entourloupes fiscales éhontées, ses procès engagés futilement ou encore son obscure ordonnance de restriction. Difficile de croire que cet individu, dont rien n’indique qu’il écrivait lui-même ses pièces, avait le génie qu’on lui prête. D’où les accusations selon lesquelles il était un arriviste et aurait engagé des « nègres » littéraires ou bien qu’il aurait tout bonnement plagié des contemporains. Bref, peu de chances qu’il puisse pleinement s’immerger dans la psyché féminine sans avoir emprunté les réflexions d’un ou, dans le cas présent, d’une autre.

Si, d’après les plus savants en la matière, bien d’autres auteurs masculins contemporains sont également susceptibles d’avoir contribué à l’œuvre shakespearienne, les justifications quant à cette capacité innée de l’Anglais à embrasser une vision féminine du monde sont souvent alambiquées. Comme si l’hypothèse selon laquelle une femme aurait pu être derrière ses écrits était trop infamante que pour être envisagée. Pourtant, l’époque aurait justement induit d’une femme, à qui il était interdit d’écrire à destination du théâtre, qu’elle publie sous le couvert du nom d’un homme.

Usual suspects

C’est ainsi qu’Emilia Bassano intervient dans notre histoire. Avec la Comtesse Mary Sidney, qui aurait aussi pu se servir du nom de Shakespeare pour donner libre cours à ses envies d’écriture théâtrale, elle est la seule femme à figurer sur la liste des principaux suspects. Fille d’un musicien italien, très probablement juif, elle a été élevée par une femme de la haute société après le décès de son père, et a donc été amenée à fréquenter la Cour d’Angleterre. Elle est la première femme à avoir publié un recueil de poésie, mais meurt sans-le-sou, probablement à cause de litiges familiaux successifs à son renvoi de la Cour quand elle avait 23 ans.

C’est en 1973 que son nom est déterré. Elle est pressentie par le milieu académique comme étant la “Dark Lady”, personnage récurrent de la littérature du poète anglais. John Hudson, le plus zélé des partisans de Bassano, relève une série de parallèles entre la vie d’Emilia et l’œuvre de Shakespeare. “{Son} existence aux confins de maints différents mondes sociaux coïncide avec le canon shakespearien et ses références pointues à la fois aux classes inférieures et à la vie de cour ; ses sources italiennes et allusions judaïques ; et enfin sa musicalité et son féminisme.” Dans Tout est bien qui finit bien, la comparaison est même troublante. On y suit une jeune fille de basse classe recueillie par une comtesse douairière et son frère, un général. Soit l’enfance exacte de Bassano. Le Marchand de Venise est un plaidoyer en faveur de la cause juive, en contradiction complète avec le discours dominant de l’époque, profondément antisémite. Et Othello était une pièce italienne qui n’avait pas encore été traduite en anglais.

Bassano pasarán

Ce qui est singulier dans toutes les œuvres shakespeariennes, c’est le rôle proéminent qu’occupent les femmes au regard des standards de l’époque. Dix femmes s’insurgent contre leur père après avoir été forcées de se marier, huit se déguisent en homme pour échapper au contrôle parental et six sont à la tête d’armées. Un autre élément très présent dans la littérature shakespearienne est la musique. Or, quand il doit faire l’inventaire de sa maison, le dramaturge n’y indique la présence d’aucun instrument – de même qu’aucun livre soit dit en passant… Son œuvre est pourtant jalonnée de plus de 300 références musicales. C’est beaucoup pour un profane. De son côté, Emilia Bassano était formée à l’art musical depuis son plus jeune âge et est même devenue professeure en la matière par la suite.

Que Bassano ait été derrière certains des écrits de Shakespeare n’empêche nullement que d’autres aient pu également contribuer à son œuvre. Mais force est de constater qu’il est probable qu’elle ait eu une influence notoire sur les écrits de celui qui aurait façonné la langue anglaise. Interrogé par la critique littéraire, le spécialiste de la littérature shakespearienne se fait sibyllin : “Ce qui est clair, c’est qu’il est important d’en savoir plus sur {Bassano}. Le plus nous en saurons sur elle et le monde dans lequel elle vivait, le plus nous en saurons sur Shakespeare, qui qu’elle ait pu être.” Être ou ne pas être une femme, telle est la question.

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