Les frères Dardenne et l’islamisme: « Est-ce qu’on a merdé quelque part? »

Le parcours des frères prend un virage plus politique avec Le jeune Ahmed, film inspiré par l’actualité et récit de la radicalisation d’un adolescent. Conversation avec deux hommes inquiets.

© Christine Plenus

Il n’est jamais question ici de juger mais de comprendre. Ou au moins d’essayer de comprendre. Comprendre les raisons sociales, familiales ou psychologiques qui poussent un adolescent de confession musulmanne à se radicaliser jusqu’à déraper dangereusement et se retrouver dans un centre fermé. Le jeune Ahmed, huitième long métrage de Jean-Pierre et Luc Dardenne à participer à la compétition officielle cannoise, se déroule ici et maintenant. Le film est un Polaroid d’une situation sur laquelle ils se sont beaucoup documentés… On ne s’aventure pas sur le terrain de la radicalisation islamiste sans être certain – et donc responsable – de ce que l’on montre à l’image. Le film est donc documenté mais cela reste une fiction. Ce que vit le jeune héros du film n’est qu’un exemple, un cas, sans amalgame, mais qui pose un certain nombre de questions agitant notre société dans son ensemble et la communauté musulmane en particulier.

Le jeune Ahmed a-t-il été un film difficile à écrire?

JEAN-PIERRE DARDENNE – Oui. On devait essayer de faire quelque chose en réponse ou en écho à tous les attentats. C’est la première fois qu’on s’attaquait à un sujet directement lié à l’actualité. On est plutôt dans un film politique que dans un film social. On se disait qu’il y avait  – c’est peut-être un grand mot mais je n’en vois pas d’autres – une responsabilité vis-à-vis de tous ces gens qui ont été tués ou brisés dans leurs vies. On ne pouvait pas dire n’importe quoi. En même temps, on s’est dit que ce serait bien qu’on ne copie pas la réalité. On a commencé par un personnage plus âgé. Entre 17 et 19 ans. Et puis, on s’est demandé ce que la fiction pourrait amener. Ce n’était pas raconter l’histoire de quelqu’un qui se fanatise mais plutôt voir s’il est possible de sortir de ce fanatisme. Avec les jeunes de 17 ou 19 ans, on n’y a jamais cru. Donc, on s’est dit qu’on allait prendre un enfant.

LUC DARDENNE – Et aussi prendre la religion au sérieux. On a fait beaucoup de recherches sur la religion. Les textes, évidemment. Et puis, des femmes et des hommes musulmans qui connaissent la religion et la réalité des quartiers, en Wallonie ou à Bruxelles, où ont sévi les imams radicaux, venus pour la plupart d’Arabie saoudite. Ensuite, on s’est renseignés sur les rites à travers des imams ou des professeurs de religion. On a beaucoup écouté, noté et puis tout ça revient quand on écrit. On a fait ça pendant plus de six mois.

Comment ce fanatisme prend possession d’un jeune adolescent comme Ahmed?

J.-P. D. – C’est une question difficile. Il n’y a pas une cause pour un effet. Les contextes ou les terrains favorables ne sont pas situés dans des zones géographiques précises ou dans des milieux sociaux précis. Toute comparaison étant ce qu’elle est, c’est un peu comme quand Günter Grass répond dans ses mémoires à la question de savoir pourquoi, à l’âge de 14 ou 15 ans, il est devenu un jeune Waffen-SS. Il a répondu qu’il avait été “séduit”. Le fanatisme vous permet de vous identifier à quelque chose qui vous dépasse, à devenir une espèce d’élu, de héros. Le bien et le mal, tout disparaît. Et vous avez un personnage comme Ahmed dont on ne sait plus comment le sortir de ce fanatisme dont nous n’avions pas mesuré la profondeur, alors que c’est ça qu’on voulait faire!

L.D. – Ce qui nous a toujours intéressés, c’est la question du mal. Ahmed n’a plus la conscience du mal, donc plus de culpabilité, plus de honte, de remords. On n’a jamais eu un personnage comme lui, qui est persuadé que pour faire le bien, on peut aussi tuer. C’est un personnage fermé sur lui-même, ce qu’on n’avait jamais eu avant. C’est pour ça aussi qu’on n’a pas trouvé facilement une manière de construire le récit, sous la forme d’une intrigue avec un personnage secondaire par exemple qui serait venu le sauver comme dans les autres films. C’est par lui-même qu’il doit y arriver. On voulait descendre dans le malheur d’Ahmed. On n’a jamais voulu accuser ce garçon en faisant ce film. On ne peut pas faire un film avec un personnage qu’on accuse de manière moraliste. On doit l’aimer.

© Prod

Dans votre film, l’imam dit à Ahmed qu’un prochain djihad est sans doute à venir. Ce sont des choses que vous avez entendues?

L.D. – On ne peut pas tout dire, mais oui…

J.-P. D. – Vous avez entendu Abou Bakr al- Baghdadi, le chef du groupe État islamique, il y a quelques jours? Ce n’est pas nous qui lui avons téléphoné en lui disant qu’on allait se voir aujourd’hui! Effectivement, ce sont des choses qu’on nous a dites.

Même s’il se termine sur une note positive, est-ce le film de deux cinéastes inquiets?

LES DEUX – Oui!

J.-P. D. – C’est complexe et en plus, c’est un phénomène mondial. Est-ce qu’on a merdé quelque part? Oui, peut-être. Mais en même temps, je remarque que ce n’est pas seulement l’Europe, seulement la Belgique. C’est beaucoup plus vaste.

L.D. – Il y a un travail d’éducation énorme à faire contre ça. Vraiment. Et ne pas avoir peur de prendre le taureau par les cornes. Je ne parle pas de mesures policières ou d’expulser les imams. Ça, c’est autre chose. Je parle de l’éducation des enfants, de la jeunesse qu’il faut vraiment éloigner de toutes ces tentations.

C’est votre huitième participation au festival de Cannes. Y a-t-il toujours la même excitation?

J.-P. D. – C’est chaque fois différent parce que c’est à chaque fois un film différent. Il y a d’abord le plaisir que le film soit retenu, c’est quand même formidable. Il ne faut surtout pas que dans nos têtes cela devienne une banalité. En même temps, il y a aussi une inquiétude jusqu’à la projection, qui va en très grande partie influer de manière positive ou négative sur la vie du film.

Cet article est issu de notre magazine papier. Pour plus d’infos qui piquent, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Sur le même sujet
Plus d'actualité