Patrick Bruel : l’interview de ses 60 ans

Le chanteur souffle ses 60 bougies ce mardi 14 mai à Forest National, sa salle fétiche où il se produit trois soirs d’affilée à guichet fermés. Il nous reviendra encore aux Francolies de Spa et à la rentrée. Pour Moustique, il dresse le bilan.

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Dans l’exercice de l’interview auquel il s’est toujours livré avec plaisir à Moustique, Patrick Bruel parle vite et sourit tout le temps. Chez un autre artiste, ça pourrait énerver et paraître suspect. Mais pas chez lui. Cette urgence, cet enthousiasme  et cette volonté de séduire s’inscrivent dans une éthique que Patrick Bruel s’est fixée depuis ses débuts. Le succès, le passé, les regrets, la Bruelmania, l’avenir… Il dit tout dans cet entretien en forme de bilan qu’il nous a accordé à la sortie de son album “Ce soir on sort…”.

Votre tournée 2019 bat de nouveaux records. Ça vous donne de  la confiance ou de la pression?

Garder un tel capital confiance du public après toutes ces années me flatte. Mais pour être honnête avec vous, ça ne m’étonne pas. Je ne connais pas une seule personne qui soit repartie déçue d’un de mes concerts. Les gens sortent de la salle heureux et ils parlent autour d’eux de cette expérience avec un tel enthousiasme que je sais d’avance que mes tournées vont attirer du monde. Je me dis que c’est un juste retour des choses. Je sais aussi que la barre est plus haut à chaque nouvelle tournée. Je ne dois pas décevoir les gens. Mon plus gros challenge consiste à instaurer une intimité dans des espaces de plus en plus grands.

Vous fêtez vos 60 ans ce 14 mai sur  la scène de Forest National. Avez-vous  le sentiment de franchir un cap? 

Je ne veux pas en parler. Je n’aime pas ce terme « cap ». Des caps, on en ranchit tout le temps dans son existence sans que cela soit forcément lié à l’âge. C’est une question que j’essaie de ne pas me poser, même si d’autres le font à ma place. Non, je n’aime pas qu’on me parle de « mes soixante ans « . 

« Il y a eu des moments de paresse dans ma discographie qui ont été sanctionnés. »

Que dirait le jeune Patrick Bruel qui chantait Marre de cette nana-là en 1984 à celui qu’il est devenu aujourd’hui?

Le jeune Patrick prendrait le “vieux” dans ses bras et le féliciterait en disant: “ Chapeau d’avoir gardé la ligne que tu t’es fixée. Tu peux te regarder fièrement dans la glace. Tu as fait de ton mieux, sans coups tordus à ton public”. C’est, du reste, ce que je répète toujours à mes enfants: “Essayez de faire de votre mieux, peu importe le résultat”. 

Quel regard portez-vous sur votre discographie?

Lorsque je regarde en arrière, je me dis qu’il y a une éthique qui relie tous mes albums. Et c’est ce dont je suis le plus fier. Il y a eu aussi des maladresses, des choses moins fortes, des moments de paresse. Mais ils ont été sanctionnés. Lequel de nous deux” (2012) et “Ce soir on sort…” sont les albums pour lesquels j’ai le plus travaillé. Ce sont les deux derniers et aussi mes préférés. “Alors regarde” est mon plus gros succès, c’est un ovni, celui qui compte le plus de tubes que les gens ont envie d’entendre en live, mais il y avait sans doute moyen de faire encore mieux sur le plan de la production.

« J’aurais peut-être dû plus profiter de la Bruelmania. »

Vous reconnaissez-vous quand vous retombez sur les images de la Bruelmania au début des années nonante?

Oui, bien sûr. À cette époque, j’étais déjà particulièrement terre à terre. J’étais à fond dans l’analyse. Je réfléchissais aux conséquences de cette Bruelmania pour la suite de ma carrière. C’était une réaction intelligente, mais l’intelligence n’est pas forcément compatible avec le bonheur. Je me dis parfois que j’aurais dû plus en profiter, péter les plombs comme le faisaient nos aînés Johnny, Dutronc ou Eddy Mitchell quand ça leur est tombé dessus. C’étaient des gros déconneurs. Moi, j’étais plus dans l’école Goldman, je gérais. D’un autre côté, si j’avais exagéré, je ne serais peut-être plus là aujourd’hui.

Vous n’avez jamais autant évoqué vos failles que sur votre nouvel album “Ce soir on sort…”  Qu’est-ce qui a déclenché cette franchise?

Je pense que l’album hommage à Barbara (“Très souvent, je pense à vous…” en 2015) et la tournée qui a suivi m’ont libéré. Je me livre beaucoup plus aujourd’hui, je suis davantage dans le lâcher prise. Et du coup, lorsque j’écris un texte ou que j’en reçois d’autres auteurs, je deviens plus exigeant. La franchise a toujours été là, mais c’est vrai que je n’aurais pas pu chanter il y a quinze ans le texte Arrête de sourire que m’a écrit Pierre Lapointe. Peut-être qu’il a vu certaines choses en moi que d’autres auteurs n’avaient pas perçues. Dans le clip qui illustre Arrête de sourire, je me filme dans un miroir car cette chanson s’adresse à moi. Je dois faire face.

Votre album est dédié à votre mère Augusta mais aussi à votre père Pierre Benguigui qui vous a abandonné à l’âge de trois ans… C’est la première fois que leurs noms apparaissent ensemble sur le livret d’un de vos disques. Il fallait le faire aujourd’hui?

C’est une manière de boucler la boucle. J’ai revu mon père pour la première fois en 2002. La chanson J’ai croisé ton fils qui figure sur mon nouvel album a été écrite voici plus de dix ans. Je l’ai chantée l’une ou l’autre fois sur scène, notamment aux Francofolies de Spa. Elle s’est finalement imposée sur mon disque album exactement comme elle est venue: en formule intimiste piano/voix. Ce n’est pas une chanson de réconciliation. Cet abandon paternel n’a rien de grave. L’absence, la déchirure, c’est du domaine de la psychanalyse. Personnellement, je ne l’ai pas du tout mal vécu. Je n’ai jamais été maltraité, ni humilié, j’ai eu une belle enfance. Mon père, c’est juste un mec de vingt ans qui a eu un fils trop jeune et n’a pas assumé. C’est comme ça, même s’il m’a fallu longtemps pour relativiser et accepter ce que je viens de vous dire.

Patrick Bruxelles en concert les 14, 15 et 16 mai à Forest National (complet). Le 20/7 aux Francofolies de Spa. Le 28/11 à Forest National.

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