Ninho « Je prévois toujours le coup d’après »

À 23 ans, le rappeur Ninho a réussi à fédérer un public impressionnant. Il a construit sa réputation grâce à une technique acérée et un amour tout particulier pour les assonances. Il sort un deuxième album puissant nommé "Destin" porté par la mélancolie et servi par un casting XXL. Rencontre.

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On a trop souvent tendance à résumer une carrière à des chiffres. De streaming, de vente, de nombre d’abonnés, de vues sur YouTube, de moyenne d’âge, de capacité de salles remplies,… Une échelle de valeur qui trouve particulièrement écho dans le monde du rap. Comme si les médias avaient besoin d’appuyer leur choix éditorial en les enveloppant dans des nombres à six zéro. Ninho n’échappe pas à cette mode. Du haut de ses 23 ans, le rappeur français affole le rap game grâce à ses textes acérés et une technique incisive. Il a déjà cinq mixtapes à son actif ainsi qu’un premier album, « Comme prévu » (2017), certifié disque de platine. Il vient de réitérer cette prouesse en sortant tout récemment un deuxième disque nommé « Destin », dont il avait méticuleusement préparé la sortie en annonçant notamment dans le morceau La vie qu’on mène « Le prochain s’appellera « Destin », j’vais tout vous raconter (Et j’dirai que la vérité) »

De vérité, il en est question dans chaque titre. Pour rester au plus près de ce qu’il a toujours été, William Nzobazola de son vrai nom, choisi de ne s’accompagner que de ses amis ou des gens qu’il estime sur cet album. Et il y en a beaucoup. Niska, Jul, Koba LaD, Dadju,… Un casting XXL qui dévoile ses forces. D’une pierre, deux coups. Né le 21 avril 1996, l’artiste a partagé son enfance entre l’Essonne et la Seine-et-Marne. Encore adolescent, il se rend dans un studio pour enregistrer un titre, tenter l’exercice de la cabine. En sortant, on lui propose directement de faire un album. Il choisit de ne pas sauter les étapes et affûte son phrasé en apparaissant dans des collaborations, puis en sortant des mixtapes et un premier album. Il impressionne par ses assonances, sa capacité à kicker. Il balance des freestyles ciselés, avec la série des Binks to Binks. Pas à pas, il construit son image et fédère une communauté de plus en plus massive. Rencontre à Bruxelles, dans le studio photo de Guillaume Kayacan, avec un artiste posé et extrêmement bien entouré.

Ninho - Photo : Guillaume Kayacan

« Destin » a été l’album le plus streamé sur Deezer en 24h, il est déjà certifié platine quelques semaines à peine après ça sortie, qu’est-ce que ça signifie pour toi, ces records ?
Ninho – Ça signifie que le public a suivi depuis tout ce temps, qu’il a réussi à garder le cap depuis « M.I.L.S » (pour Maintenant Ils Savent : NDLR), mon premier projet qui a marché et qui est sorti en 2016. Jusqu’à aujourd’hui et « Comme Prévu » qui a aussi bien marché. « Destin » me permet de continuer sur ma lancée, de montrer vraiment ce dont je suis capable et de confirmer mon statut. Je suis content que les gens comprennent aussi que je n’ai pas changé. C’est un milieu où il y a énormément de compétition donc il ne faut pas relâcher la pression.

C’est un album qui était extrêmement attendu, les teasers se sont multipliés sur les réseaux avant sa sortie, comment est-ce que tu as vécu cette pression ?
Ninho – Ça m’a montré qu’il y avait une grosse attente. J’avais sorti une mixtape qui avait pas mal marché, alors que je n’ai pas fait de promo une seconde dessus. Ça m’a montré à quel point les gens étaient chauds. Je n’avais qu’une seule hâte, c’est que l’album sorte. Je me sentais comme un mec qui avait gardé ses titres rien que pour lui pendant un an et ça me semblait trop long. Fallait que je partage le résultat. Donc un peu de pression oui, mais c’est pas négatif pour moi. Ce qui est assez positif, c’est que quand tu sens qu’il y a de l’attente derrière ton projet, tu as moins de stress. Si tu es sûr de ton travail, le tout coule de source.

Dans le morceau La vie qu’on mène tu as dit « Le prochain s’appellera « Destin », j’vais tout vous raconter (Et j’dirai que la vérité) ». T’as l’impression d’avoir vraiment tout lâché dans cet album ?
Complètement. J’ai répondu aux questions que les gens se posent. J’ai raconté ma vie comme elle était au moment où j’écrivais mes textes, soit sur une période d’un an juste après avoir rencontré un gros succès. Ce qui a changé énormément de choses dans mon quotidien. J’ai fais dix sons en dix jours pour cet album, je me suis isolé dans une campagne. Fallait que je prenne un peu de recul. En tout je dirais que j’ai mis trois mois pour tout faire.

C’est un album qui a une couleur bien précise, qui sonne assez nostalgique, quelle était ton ambition avec « Destin » ?
Ninho – Je voulais que tous les sons soient liés par une même atmosphère, qu’il y ait effectivement ce côté mélancolique. Pour moi, il fallait que ce soit homogène, que le tout s’enchaîne bien. C’est un album qui est aussi un peu sombre, j’ai été énormément sollicité l’an dernier. Cet album-là, il me permet de passer à autre parce qu’il s’est passé énormément de chose en 2018.

Jul c’est quelqu’un qui réfléchis comme moi, qui est dans le même état d’esprit

Tu parles justement de ton rapport au succès dans le morceau avec Jul, Jusqu’à Minuit… Quelle est ta position par rapport à tout ce qui t’arrives, comment tu le vis ?
Ninho – Jul c’est quelqu’un qui réfléchis comme moi, qui est dans le même état d’esprit. Il a eu énormément de succès d’un coup, il comprend ma situation. Il appréhende la vie du quartier comme moi, mais aussi sur leur avis par rapport à ce succès. Ce n’est pas évident tous les jours. Parfois j’ai un peu l’impression d’avoir les pieds dans deux monde différents. Même si je passe plus de temps dans celui de la musique, pour le moment. Je reste avec des gens qui m’aime pour de vrai, qui ne me veulent pas de mal. Donc tout se passe bien pour l’instant.

Il y a pas mal de collaborations sur « Destin », comment est-ce que tu as choisi les artistes avec qui tu as travaillé ?
Ninho – J’ai vraiment choisi au feeling, je n’ai bossé qu’avec des artistes que j’apprécie. Les featurings ça me permet de me dépasser, d’innover, de tenter des nouvelles choses. J’ai pris ceux qui sont proches de mon registre. A part Faouzia, qui m’a été proposée par la maison de disque. Mais j’ai vraiment aimé bosser sur le morceau Money, mais aussi avec Fally Ipupa (A Kinshasa) avec qui j’avais envie de travailler depuis longtemps et avec Destin, c’était le moment.

Ninho - Photo : Guillaume Kayacan

Après, je regarde ce qui sort en Belgique, donc Damso évidemment, Hamza, mais aussi Caballero et JeanJass. J’ai bien kiffé ce qu’ils font. C’est ce qui ressort pour moi.

Est-ce que tu regardes un peu ce qui se fait en Belgique, au niveau du rap ?
Ninho – Oui, un peu. Après, je regarde ce qui sort, donc Damso évidemment, Hamza, mais aussi Caballero et JeanJass. J’ai bien kiffé ce qu’ils font. C’est ce qui ressort pour moi.

Un nom qui ne se retrouve pas sur « Destin », c’est Damso. Tu aurais eu envie de collaborer avec ?
Ninho – Complètement, on devait le faire d’ailleurs. Finalement on n’a pas réussi à bien finaliser ça, il était dans ses projets,… J’ai préféré laisser ça en suspend pour le moment. On s’est dit qu’on bosserait ensemble une prochaine fois. Ça sert à rien de se presser, il faut faire les choses quand le timing est bon.

Le morceau L’Ancien est très fort. C’est quoi l’histoire derrière ce titre ?
Ninho – L’Ancien, c’est une prod de SNK, la mélodie me faisait vraiment penser à du rap old-school donc c’est comme ça que le texte est venu. Ça m’a donné direct envie de rapper, de lâcher tout ce que j’avais envie. C’est l’instru qui m’a donné le thème, l’Ancien.

Est-ce que tu as eu l’impression de te livrer complètement dans cet album ?
Ninho – Oui, enfin presque… Je ne me livre toujours qu’à 50% dans mes textes, mais je leur ai donné tout ce que j’avais envie de leur dire. Il y a certaines parties qui doivent rester pour moi. Le réel, je le raconte de manière hyper naturelle, mais je l’imbrique aussi parfois à de la fiction. Le mélange du tout, à peu de choses près, c’est la réalité.

Je ne me livre toujours qu’à 50% dans mes textes

Ninho - Photo : Guillaume Kayacan

Qui t’as donné l’amour des mots, ce sens de la phrase ?
Ninho – J’ai écouté énormément de musique, et ça depuis que je suis tout petit. Et puis j’aimais beaucoup tout l’exercice de poésie, j’étais fort là-dedans. J’aimais bien les assonances, faire sonner les mots. Pas de rimes, mais essayer de faire résonner les consonnes. C’est technique. C’est vraiment mon délire.

Est-ce qu’il y a eu une rencontre déterminante dans ta carrière, quelqu’un qui a cru en toi plus que les autres ?
Ninho – Peut-être mon label, la maison disque, qui a cru dès le départ dans mes capacités alors qu’il n’y avait pas tout ce buzz autour de moi. Mais clairement, je suis le premier à m’être fait confiance, à avoir cru en moi. J’ai dû faire des choix, prendre des décisions. Mais je crois que j’ai pris les bonnes. Je prévois toujours le coup d’après. Ne pas se limiter au présent.

Est-ce qu’on peut dire que tu es quelqu’un d’heure aujourd’hui ?
Ninho – Oui, c’est le moins qu’on puisse dire, tout se passe bien pour moi, les gens me suivent, l’album marche très bien, les concerts arrivent. Je peux collaborer avec tous les gens dont j’ai envie. Je suis vraiment heureux aujourd’hui.

Ninho – « Destin » – Warner

Stylisme: Vanessa Pinto – remerciement à Smets Store (pour les vêtements)

Ninho – Les Ardentes – 4 au 7 juillet

Ninho – Palais 12 – 7 décembre 2019

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