Marion Séclin: “Dans la plupart des films que je vois, la femme ne sert à rien »

Dans Zérostérone, une web-série en sept épisodes, elle imagine avec ses co-scénaristes un monde où l’homme n’existe plus. Venue présenter cette fiction lors du festival Séries Mania, l’actrice et scénariste nous a parlé de patriarcat, de robots et de l’industrie du cinéma.

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La série Zérostérone nous emmène dans un futur pas si lointain. L’homme a disparu depuis 108 ans suite à une catastrophe chimique. Il ne reste plus que des femmes sur Terre. La société s’est complètement réorganisée autour de ce seul et unique genre et une sombre dictature règne en maître sur ce monde 100% féminin. Charlie (Sandy Lobry) et Lucie (Éléonore Costes), deux sœurs, font la rencontre de Gabrielle (Marion Séclin), une prisonnière en cavale, convaincue qu’il reste encore un homme sur Terre. Les trois femmes partent alors à la recherche de ce dernier rescapé masculin.

Produite par France Télévisions, Zérostérone a l’audace d’inventer un monde où l’homme n’est plus roi et dont les dernières traces subsistent dans un parc/musée remplis de robots-hommes où les femmes apprennent l’origine, l’anatomie et les habitudes alimentaires de leurs anciens congénères, façon musée pour dinosaures. Intelligente, bien écrite et ponctuée de notes d’humour, Zérostérone (dont on a vu les deux premiers épisodes) est une proposition originale qui se démarque des autres fictions audiovisuelles françaises. Au-delà de sa proposition « radicale », la série raconte aussi qu’un monde sans hommes n’est pas un paradis. En attendant la diffusion officielle, on a discuté avec sa co-scénariste et actrice dans la série, Marion Séclin.

Comment est née Zérostérone ?

Avec Sandy Lobry, Eléonore Costes et Nadja Anane, on s’est dit que c’était quand même chiant de vivre dans un monde où on est pas mal sous exploitées en tant qu’autrices et actrices. On nous appelle souvent pour réaliser les trucs des autres ou jouer dans les trucs des autres, mais on ne travaille pas tellement ou en tout cas, on ne fait pas de trucs qui nous font vibrer. Du coup, on a voulu faire un truc toutes ensemble et l’écrire. Sandy a amené l’idée de raconter une histoire dans un monde sans hommes. C’est un vivier d’aventures, car on peut y raconter tout ce qu’on veut. On a dû réfléchir au pourquoi, quand, comment, où… Et ça c’était formidable ! C’est ce que j’ai préféré : réécrire la norme, se poser des questions sur comment seraient les choses si elles n’étaient pas comme aujourd’hui, déconstruire tout ce qu’on nous a appris, toute la société patriarcale… Dans Zérostérone, il n’y a plus de patriarcat. Il y a un matriarcat qui n’a pas d’avantages à être oppressif puisqu’un genre a disparu. Contrairement aux mecs qui font des films tous ensembles et qui ne justifient pas pourquoi les femmes ne sont pas dedans, on a eu envie de le justifier, car on s’est dit que ça nous donnerait une belle histoire à raconter, et que ça nous donnerait aussi l’occasion de voir des personnages féminins très divers. En fait, on arrive à montrer via cette série que les femmes sont vraiment des humains. Donc divers, variés, avec des ambitions, avec du coeur, etc.

Tu es co-scénariste et actrice dans cette série. Comment tu as géré cette dualité ? Cela a-t-il influencé l’écriture de ton personnage ?

On savait toutes quel rôle on allait interpréter et comment. On a donc essayé de mettre de nous dans nos personnages. Je pense qu’on les a façonnés à notre image, on les a écris pour nous et ça facilite les choses, car on est sur un projet encore plus personnel : on a mis de nous dans l’écriture, dans nos personnages, et en plus on a joué ces personnages. Gabrielle est un personnage qui m’a collé à la peau. Je trouve ça bien d’écrire pour soi, quand on est capable de jouer et d’écrire, car ça veut dire qu’on met dans le personnage ce qu’on a envie de raconter et donc on porte bien plus que le jeu d’acteur, on porte le message.

En voyant la série, on ne sait pas où on est : ça pourrait aussi bien être la France que les États-Unis. Vous aviez envie de neutraliser le décor pour atteindre une forme d’universalité ?

Oui, on avait envie que les gens ne puissent pas savoir dans quel pays ça se passe. D’ailleurs, on ne cite aucun nom de ville, de région, etc. Même avec des sous-titres, le·la spectateur·trice peux s’imaginer que c’est pas loin de chez lui·elle, même si ça reste un paysage de l’hémisphère nord. On a tourné en Corse et en Île de France. La Corse en octobre ressemble beaucoup à l’Écosse. Ce qu’on avait envie de raconter dans la série c’est que dans le futur on n’a pas totalement détruit la planète, et la Corse a bien aidé pour ça.

Dans Zérostérone, il y a des robots-hommes, derniers vestiges de ce qu’a été l’homme. C’est un ressort comique pour parler du sexisme ?

Avec les robots, on a inversé le sexisme: on a choisi un robot qui ressemble aux critères de beauté actuels imposés aux hommes. Dans Zérostérone, le premier robot de ce type a été inventé par une femme qui a connu les hommes de son vivant et qui a cherché à en garder un similaire, comme on le voit aujourd’hui avec les poupées sexuelles. Ensuite, c’est devenu une forme d’aspirateur un peu vieillot: on s’en est servi pour les tâches subalternes, comme on l’aurait fait pour les autres robots. Le propos n’était pas de dire: “Regardez, dans notre série les hommes c’est juste des femmes de ménage“, puisque notre personnage de robot se veut libre. On voulait aussi se moquer de ces préjugés qu’on a sur les genres. Se moquer de l’image de l’homme est tout aussi libératoire pour eux, car ce qu’on dit c’est: non ils n’aiment pas tous la bière ou le foot, non ils sont pas tous des beaufs. Ce qui était intéressant aussi c’est qu’on a bel et bien une image d’homme dans notre série, mais elle n’est pas glorieuse, elle est accessoire, exactement comme dans les 3/4 des films que je vois dans lesquels la femme est accessoire. J’ai l’impression qu’on est tellement désolées d’oser raconter une histoire dans laquelle il n’y a pas d’hommes, on a tellement peur de ce qu’on va nous dire sur le fait qu’on soit si extrémistes, qu’on a justifié sa disparition. Alors que dans les 3/4 des films que je vois, la femme ne sert à rien et pourtant elle n’est pas un robot ; il n’y a pas de femmes, pourtant ce n’est pas un monde sans femmes. C’était aussi pour en rire. Le personnage porte quand même quelque chose, sans lui ce ne serait pas la même série. Ça nous faisait rire de voir ce Ken. Et l’acteur est superbe. Fabian Wolfrom joue très bien, il est très fort dans ce jeu-là.

Pourquoi raconter cette histoire en série et pas en film ?

Si on avait du l’écrire en film, il n’y aurait pas eu autant de twists et de rebondissements. L’exercice de la série est cool, car tu construis une grande pyramide avec plein de petites pyramides. Tu construis une histoire dans le temps des épisodes ainsi qu’une histoire dans chaque épisode. Je pense que la série est venue à nous car on est dans une ère de séries. C’est le truc qui a l’air tentant de nos jours, depuis l’avènement de toutes ces plates-formes comme Netflix. Si tu mets nos épisodes bout à bout, c’est un film, mais un film avec plein de rebondissements. Naturellement, on s’est tournée vers la série, car c’est ce qui nous plaisait et ce qu’on regardait.

Une saison 2 est envisageable ?

On a écrit un scénario de sorte qu’une saison 2 soit envisageable, car on ouvre une énorme porte. Maintenant, est-ce que France Télé va suivre ? Est-ce-que le diffuseur va suivre ? Est-ce-qu’on va pouvoir à nouveau travailler toutes ensembles dans les conditions dans lesquelles on travaillé ? Malheureusement, je ne peux rien dire, mais si on a bien fait notre travail, normalement à la fin de la saison 1, tu veux savoir ce qui va se passer ensuite.

Zérostérone, 7x13min, une série de Nadja Anane, Eléonore Costes, Sandy Lobry et Marion Séclin.

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