Roméo Elvis: « Tous ces trucs de dingue qui m’arrivent »

Gros son, esthétique soignée, énergie rock, plume sincère et déchirée, le “petit” Bruxellois s’émancipe sur “Chocolat”. Un disque qui impose sa voix et sa voie.

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Après l’ascension et les punchlines potaches, place à la réflexion. Avec Chocolat”, Roméo Elvis se pose et s’impose comme un artiste qui s’inscrit dans la durée et ne veut pas seulement surfer sur la vibe du moment. On aimait déjà la bête de scène, chevelure incandescente, torse trempé à la sueur, énergie punk, toujours au taquet pour déclencher un pogo ou plonger dans la foule sur son crocodile vert. Au travers de son premier disque solo, nous découvrons aujourd’hui un mec de 194 centimètres qui réfléchit sur le chemin parcouru, pleure quand il voit son pote mourir, est presque gêné d’évoluer dans la Champions League du hip-hop francophone, élargit les horizons musicaux et ouvre son cœur avec une rare franchise. Qu’on se le dise, Roméo n’est plus seulement un rappeur.

Avez-vous l’impression de baisser pour la première fois la garde avec “Chocolat”?

ROMÉO ELVIS – Il y avait déjà une part autobiographique sur mes projets réalisés avec Le Motel (“Morale”, “Morale 2”, “Morale 2luxe”). Mais avec “Chocolat”, j’ai voulu me raconter sans me censurer. Par rapport aux épisodes de “Morale”, je suis moins dans la nonchalance et plus dans la confiance. Avant, les gens devaient sans doute dire de moi: “Roméo, c’est un rigolo. Il est peut-être malin, mais il ne le montre pas trop. Il préfère faire des blagues. Avec “Chocolat”, je me suis mis dans l’optique d’être plus sérieux dans le propos, d’aller en profondeur et d’assumer mes faiblesses.

Vous évoquez vos déboires sentimentaux, votre passé de dealer, mais aussi vos amis disparus et vos potes rappeurs restés en division 2”. Vous dites tout?

Écrire sur des ruptures et sur la jalousie, c’est moins un problème. J’avais déjà fait ça avant. Parler de mes erreurs de jeunesse et de mon ressenti d’artiste, c’est plus difficile. Dans les chansons retenues pour l’album, j’ai gardé ce qui était venu de manière naturelle et spontanée. Je me suis dit: Si tu l’as écrit comme tu l’entends au fond de toi, ça sonnera juste. Tu ne pourras rien te reprocher. J’ai mis ma tronche sur l’album, pas mon cul. Ce disque, c’est mon identité, c’est moi.

En ce qui me concerne, je ne peux plus assumer ces lendemains où je regrette d’avoir fait le con. Mais j’ai vingt-six ans. Quand tu es plus jeune, tu t’en fous du lendemain. Il est là le problème.

Vous évoquez votre “première fois” avec l’héroïne et distillez un message antidrogue dans la chanson Chocolat. C’est pour vous soulager d’un fardeau?

Il y a un peu de ça en effet. Sur “Morale”, j’avais écrit une chanson sur la jalousie qui est un de mes plus gros défauts et, de ce côté-là, je me sens beaucoup mieux aujourd’hui. Cette fois, je voulais en terminer avec ce truc autour de la drogue. Je ne fais pas la leçon. Je raconte ma propre expérience. J’identifie clairement le moment où ça m’est arrivé. Je mentionne mon âge, ma situation scolaire et ce que j’ai ressenti le lendemain après avoir pris de l’héroïne. C’est glauque, mais c’est la réalité. Si ça peut permettre à des jeunes de se rendre compte de ce qu’ils vont devenir s’ils n’arrêtent pas, tant mieux. En ce qui me concerne, je ne peux plus assumer ces lendemains où je regrette d’avoir fait le con. Mais j’ai vingt-six ans. Quand tu es plus jeune, tu t’en fous du lendemain. Il est là le problème.

Dans Normal, vous dites être mal à l’aise avec la thune et la notoriété. Pourquoi?

C’est la question pour laquelle j’ai le plus de mal à répondre. Faire une chanson là-dessus, ce n’est pas pour me plaindre. C’est plutôt un aveu de faiblesse. Au milieu de tous ces trucs de dingue qui m’arrivent, j’aimerais parfois redevenir “comme avant”. C’est une manière de dire que certaines choses me manquent, notamment au niveau du respect de ma vie privée. La notoriété, je la gère selon mes humeurs. Je devrais toujours penser que la personne qui me demande un selfie ou un autographe ne vit ça qu’une seule fois et que c’est un moment très important pour elle. Mais moi, je vis ça tous les jours et parfois quand je tombe sur quelqu’un d’insistant ou de lourd, c’est plus dur à gérer.

Pourquoi cette manie, propre au milieu du rap, de tout le temps se justifier?

J’ai toujours été trop soucieux du regard des gens. Je viens d’un milieu aisé, je suis né de parents artistes, j’ai grandi à Linkebeek, je suis Blanc et je fais du rap. Bref, j’avais l’impression de ne pas être crédible, de n’avoir aucune légitimité, de ne pas faire partie de la “street” comme on dit. Le seul code rap que j’avais, c’était de fumer des joints. Maintenant que j’ai du succès et que les potes avec qui j’ai commencé à faire du rap en ont moins que moi, je me sens encore plus mal à l’aise. Toujours cette peur d’être jugé… Je devrais m’en foutre. Car dans le rap, dès que tu sors un disque ou que tu montes sur scène, tu es jugé. Il faut l’accepter. C’est comme ça.

Il n’y a plus de codes dans le rap, seulement des fragments. Parler des codes du rap en 2019, c’est comme parler des codes du rock à la fin des années 80 alors qu’il était partout.

Le rap est devenu mainstream, ça vous arrange?

Bien sûr que ça m’arrange et ça arrange aussi le rap. Quand j’ai commencé au début des années 2010, le rap francophone était une sous-culture. Je ne pensais pas gagner ma vie, mais au moins, j’avais trouvé un mode d’expression tout à fait à l’opposé de ce que faisaient mes parents. Aujourd’hui, le rap est partout, c’est la musique la plus streamée, les concerts sont blindés. Je suis dans le truc du moment, je ne vais pas cracher dans la soupe. En devenant mainstream, le rap s’élargit et évolue. Tu vois ça dans les styles musicaux, les fringues, les attitudes. Il n’y a plus de codes dans le rap, seulement des fragments. Parler des codes du rap en 2019, c’est comme parler des codes du rock à la fin des années 80 alors qu’il était partout.

Vous citez les Ramones dans Malade, sortez les guitares et introduisez votre album par un morceau jazz. Elle est aussi là votre culture?

Et comment! Les Ramones, c’est mon père (le chanteur Marka – NDLR) qui me les a fait découvrir. En jazz, j’ai beaucoup écouté Duke Ellington, Charlie Parker, Louis Prima. Sur scène, je joue désormais avec des musiciens, ça change complètement la dynamique. Le disque a été mastérisé par Howie Weinberg, une grosse pointure qui a bossé avec Nirvana… C’était un rêve de m’ouvrir à tous ces styles. Avant je n’en avais pas les moyens financiers et je pensais qu’un rappeur pur ne pouvait pas faire du rock.

Les “experts” s’attendaient à plein d’invités issus du milieu rap sur votre album, mais certainement pas à Matthieu Chedid ou Damon Albarn. Pourquoi ces choix?

Plus j’avançais dans mon album, plus je trouvais jouissif de faire exactement le contraire de ce qu’on espérait de moi. Je ne supporte pas qu’on prenne des décisions à ma place. On me disait Tu dois refaire un truc avec ta frangine ou avec Lomepal, ça va cartonner”. Merde! Je peux faire de la musique quand je veux avec ma sœur. On a un duo qui est prêt et qui va faire un tube, mais c’était trop évident de le mettre sur mon disque. Pareil pour Lomepal. On a une belle histoire ensemble, mais là aussi, tout le monde s’y attendait.

Merde! Je peux faire de la musique quand je veux avec ma sœur. On a un duo qui est prêt et qui va faire un tube, mais c’était trop évident de le mettre sur mon disque.

Avoir le fondateur de Blur et de Gorillaz sur son disque, c’est un vieux rêve?

J’ai dû citer le nom de Damon Albarn des milliers de fois en interview. C’est l’un de mes héros et jamais je n’aurais osé entreprendre les démarches. Mais j’ai la chance d’être signé chez Barclay (l’un des plus gros labels français, distribué par le géant Universal – NDLR). Ils ont du pognon et connaissent tout le monde. Ils ont contacté Damon Albarn, il a écouté mes trucs, ça lui a plu et il a proposé qu’on se rencontre. On s’est vus à Paris pendant deux heures. J’avais la structure du morceau Perdu. Damon s’est mis au piano, il a chanté, ajouté, enlevé et arrangé. Après les deux heures, Damon a bu sa Duvel et il s’est barré. Le plus génial, c’est qu’on n’a pas parlé une seule fois de fric.

Les featurings en rap, c’est que du fric?

C’est bien connu dans le rap. La première question qu’on te pose quand tu veux faire un featuring, c’est: “Combien?” Dans les labels, ils ont des tableaux avec des tarifs. Tu veux untel pour un refrain, c’est autant. Tu veux qu’il fasse aussi le couplet, c’est un peu plus cher…

Vous chantez sur les albums de Lomepal, Angèle, Therapie Taxi. Qu’est-ce que ça apporte et vous rapporte?

Il faut un an pour que les droits d’auteur tombent, donc honnêtement, je ne peux pas donner de chiffre précis. Mais quand ça marche, ce qui a été le cas, ça fait plusieurs milliers d’euros. Ce que ça m’apporte? De la visibilité. Un morceau comme Hit sale avec Therapie Taxi m’a permis d’élargir mon public. Ça m’a aussi apporté des critiques. Therapie Taxi le sait, je n’aimais pas leur chanson au départ, mais le mix était génial. Si j’ai dit oui, c’est parce que ce groupe est managé par un ancien membre du collectif hip-hop 1995 que j’ai aimé à une certaine époque. Je ne croyais pas au morceau et ça a pris des proportions énormes. Au bout du compte, il y a une stratégie mais aussi du hasard.

Un morceau comme Hit sale avec Therapie Taxi m’a permis d’élargir mon public. Ça m’a aussi apporté des critiques.

Vous étiez le premier choix de l’Union belge pour l’hymne des Diables Rouges au Mondial 2018 et vous avez refusé. Que répondriez-vous si on vous appelle pour l’Euro 2020?

Quand l’Union belge m’a contacté, je ne me sentais pas légitime. Pour moi, le choix de Damso était plus judicieux, par rapport à son importance. Si l’Union belge revenait vers moi aujourd’hui, j’avoue que je ne dirais pas non tout de suite. J’y réfléchirais.

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