Beirut : « Utiliser le nom d’une ville, c’est moins prétentieux et plus mystérieux »

Avec "Gallipoli", le groupe nomade américain a retrouvé toutes ses sensations en enregistrant son nouvel album en Italie. Un vrai retour à l'authenticité. Explications avec son troubadour en chef Zach Condon.

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À la tête de Beirut, Zach Condon se projette sur les routes d’un monde imaginaire avec sa trompette sous le coude et une panoplie de mélodies universelles dans sa valise. Passionné d’ailleurs, ce grand rêveur sort aujourd’hui “Gallipoli”, un disque qui renoue avec l’émerveillement des débuts. Entre orchestrations majestueuses et refrains épiques, les nouvelles chansons brassent la mélancolie sous le soleil, évoquant au passage les belles envolées cinématographiques d’Ennio Morricone. À l’instar d’Arcade Fire, Sufjan Stevens ou Bon Iver, la musique de Beirut possède un supplément d’âme, un truc unique.

Considérez-vous “Gallipoli” comme un retour aux sources?

ZACK CONDON : « En quelque sorte. Déjà, j’ai remis la main sur le clavier avec lequel j’avais composé le premier album. Et puis, j’ai renoué avec l’euphorie créative des débuts en évacuant la pression. Car, ces dernières années, j’étais beaucoup eflet déformé de moi-même: je m’accommodais à l’idée que les gens se faisaient de moi. Certains me perçoivent en effet comme un pantouflard globetrotter qui trouve l’inspiration au gré de ses escapades. Il est vrai que j’aime voyager et vivre de nouvelles expériences. Mais cette perception est super-étriquée. C’est un cliché. Le problème? C’est que j’ai eu tendance à m’identifier à cette projection. Cette fois, je me suis donc résolu à travailler au naturel, sans me forcer. »

En studio, vous avez enregistré tous les défauts de fabrication du disque. Pourquoi?

« L’idée était d’enregistrer une musique authentique, pas un album sous assistance informatique. Je voulais que l’auditeur puisse entendre les mélodies et ressentir des vibrations. Quand l’ingénieur du son m’a demandé si je voulais gommer certaines imperfections, j’ai répondu que c’était hors de question. Les nouveaux morceaux témoignent de ce qui s’est réellement passé en studio. » 

Votre musique ne laisse pas vraiment transparaître votre passion pour… le skateboard. Où avez-vous acheté votre première planche?

« Dans un magasin spécialisé, à Santa Fe. Jusqu’à mes seize ans, le skate était toute ma vie. Je me débrouillais bien. À tel point que je pensais devenir professionnel. Finalement, la musique a changé la donne. Cela dit, l’envie de remonter sur une planche me reprend souvent. Au printemps 2017, par exemple, on a construit un skatepark juste en face de chez moi, à Brooklyn. C’était magnifique. Je m’y suis remis et puis, un jour, j’ai loupé mon coup. Je me suis cassé le bras gauche pour la cinquième fois de ma vie. Je me suis retrouvé dans le plâtre, obligé d’annuler les sessions en studio. Pour me changer les idées, j’ai acheté un ticket d’avion pour Berlin. J’ai découvert la ville et oublié la douleur. Sur un coup de tête, j’ai décidé de m’installer définitivement en Allemagne. Comme quoi, le skateboard a quand même changé ma vie. » 

Maintenant que vous vivez en Allemagne, suivez-vous l’actualité européenne?

« Forcément. Là, par exemple, j’essaie de comprendre le mouvement des gilets jaunes. C’est intéressant. Autrement, les informations ont tendance à me déprimer. D’autant que l’actualité américaine n’est pas très éloignée des préoccupations européennes. À bien y regarder, des parallèles existent d’ailleurs entre l’Italie et les USA. Les declarations populistes du gouvernement Salvini ne sont pas bien différentes de celles de Donald Trump. En règle générale, la politique me rend malade. Elle semble toujours à côté de la plaque. Dès lors, je pense que chacun doit agir pour faire bouger les choses à son niveau. » 

Où se situe votre engagement personnel?

« Quand je joue des concerts aux États-Unis, une partie des recettes est versée à une institution qui prône l’intégration des émigrés via des cours de musique. Je fais la même chose en Europe en reversant de l’argent à une association qui vient en aide aux migrants. Le titre de l’album, “Gallipoli”, fait référence à la ville italienne située dans les Pouilles… Le disque a partiellement été enregistré en Italie. Entre deux sessions, nous sommes partis à la découverte de la région. Sur la route, nous avons croisé cette ville fortifiée, édifiée au bord de la mer. De retour en studio, j’ai composé un titre inspiré par cette expédition.

Sur l’album, un morceau s’intitule Corfu. C’est un endroit que vous aimez?

« Je n’y suis jamais allé… Au début, je n’avais pas d’idée pour le titre. Alors, je l’ai fait écouter à mon grand frère qui m’a suggéré de l’appeler Corfu. C’est exactement la même démarche que lorsque j’ai choisi Beirut comme nom de scène. À l’époque, j’étais fan absolu d’Indiana Jones et des cartes du monde. Lorsque je composais mes premières démos, je donnais un nom de ville à chacune de mes chansons. Les seules personnes qui avaient le droit de les écouter, c’était mes deux frères, le petit et le grand. Ils adoraient un morceau intitulé Beirut. C’est pour cette raison que j’ai pris ce nom. »

Regrettez-vous parfois de l’avoir choisi?

« Oui, régulièrement. Parce qu’à l’époque, je ne mesurais absolument pas la portée géopolitique des lieux. J’ai choisi Beirut très naïvement. Ce nom de scène n’a aucune explication rationnelle. Si ce n’est que je n’ai jamais voulu me présenter en public sous ma véritable identité. Utiliser le nom d’une ville, c’est moins prétentieux et ça rajoute une part de mystère. »

Interview extraite du Moustique du 6 février 2019.

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