Bertrand Belin : « Honnêtement, je ne calcule rien »

Chanteur, écrivain et comédien, le dandy frenchy endosse l’héritage d’Alain Bashung sur “Persona”, nouvel album essentiel.

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En mouvement entre le Théâtre National et la Philharmonie de Paris, Bertrand Belin est actuellement à l’affiche de Low/Heroes, un spectacle mis en scène autour de David Bowie. Entre deux représentations, il s’installe confortablement sur le divan de sa maison de disques. Un nouveau roman en poche, l’homme de lettres est à Bruxelles pour causer de “Persona”, un sixième album infusé de bonnes ondes synthétiques. Du haut de sa voix de crooner, Bertrand Belin agence les mots pour en faire de beaux morceaux, des instants magiques, tantôt tubesques (De corps et d’esprit) ou délicieusement insolents (Sur le cul).

Chez vous, la littérature n’est jamais bien loin de la musique. Pourquoi publier simultanément “Persona” et votre roman Grands carnivores ?

BERTRAND BELIN – En réalité, j’ai terminé l’écriture de mon livre l’année dernière. Au même moment, mon éditeur, Paul Otchakovsky, s’est tué dans un accident de voiture… Par la force des  choses, la parution du roman a été retardée. La maison d’édition m’a ensuite déconseillé de le sortir en septembre. Car dans le flux des grands noms de la rentrée littéraire, Grands carnivores se serait fait bouffer… Stratégiquement, une sortie simultanée n’est pas une bonne idée. Mais, honnêtement, je ne calcule rien. 

Votre album s’intitule “Persona”. C’est une référence au latin ?

Pas vraiment. J’aime les qualités graphiques et sonores de ce mot. D’autre part, il me donne l’occasion de rassembler toutes les silhouettes sans visage qui traînent dans mes chansons. Initialement, ce mot désignait le masque d’un acteur au théâtre. À l’usage, “persona” est devenu le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société. “Persona” sous-tend l’idée de personne : un mot ambigu qui évoque à la fois la présence et l’absence de quelqu’un. Dans le monde du marketing, un persona est le modèle réduit d’un individu : un consommateur fictif. On dirait un truc inventé par un extraterrestre. Mais dans les faits, ce sont bien des humains qui ont mis cette théorie au point. C’est affreusement cynique.

La chanson En rang fait écho à la problématique du pouvoir d’achat. Est-ce votre chanson “gilet jaune” ? 

Pour moi, “gilet jaune”, c’est le nom d’un mouvement qui rassemble des gens qui sont dans la rue, prêts à se faire arracher les yeux et les mains. Ce morceau a été composé un an avant les premières manifestations. À mon sens, on ne peut pas sortir un gilet jaune de la garde-robe dès qu’une chanson se réclame d’une conscience de classe. Même chose en littérature. Émile Zola est-il un écrivain gilet jaune ? Bien sûr que non. À l’exception de deux titres un peu plus romantiques, toutes les chansons de l’album parlent de la société dans laquelle nous vivons. “Persona” traite des réflexes de classe qui découlent de l’organisation verticale de nos sociétés.

Vous êtes aussi au casting du film Ma vie avec James Dean. Êtes-vous attiré par le métier d’acteur ?

Je suis musicien dans l’âme. Mon parcours cinématographique est purement accidentel. Certains réalisateurs ont de la sympathie pour moi. Ils veulent me voir gesticuler et parler dans leurs films. Même si j’éprouve du plaisir sur un plateau, je suis souvent là comme un touriste. À chaque fois, c’est comme si on m’invitait en vacances. J’ai toujours le choix. Accepter ou refuser. Je dis oui parce que je suis curieux. J’ai envie de découvrir l’envers du décor. J’aime regarder des films, je suis un spectateur assidu. Mais devenir acteur, c’est une autre histoire. Le cinéma me fait flipper. Il faut connaître son texte, réussir la prise du premier coup… C’est ultra-angoissant. J’ai commencé la guitare à treize ans. Je me concède quelques compétences musicales. En revanche, comme comédien, mes capacités sont limitées. Alors, je me cantonne à des petits rôles. C’est le cas dans Ma vie avec James Dean.

Êtes-vous préoccupé par la situation actuelle ?

Oui, je suis assez inquiet. Mais cela tient surtout à l’évolution de mes capacités à comprendre le monde. Je capte mieux ce qui se passe en 2019 qu’il y a trente ans. Aujourd’hui, j’observe le martèlement des mécontentements. En France, les gouvernements se succèdent, mais l’exaspération du peuple perdure. À cet égard, les gilets jaunes adoptent un comportement qui s’apparente dangereusement au sacrifice. C’est grave d’en arriver là. Cela veut dire qu’il n’y a plus d’alternative, que tous les mots ont perdu leur pouvoir. La bagarre, c’est la conséquence d’une communication à l’agonie. Je m’inquiète de voir tant de violence. Par contre, en ce qui concerne l’avenir de l’espèce humaine, je suis optimiste. Je pense qu’on s’en sortira.

Le 30/4. Nuits Botanique, Bruxelles. 

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