Yann Moix: « J’assume à cent mille pour cent »

Passé à tabac par une récente polémique qui ne l’a pourtant pas lessivé, l’auteur de Podium et de Re-Calais, docu sur les migrants, défend Rompre, réflexion sur le couple décrit comme le cachot de l’amour.

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Évoquer ses désirs sexuels en public, pire, dans un média, n’est pas toujours une bonne idée. Les goûts sexuels – ne parlons pas des fantasmes – relèvent du secret d’alcôve et du mystère de la chambre à coucher. Ils gagnent à être tus. Pour avoir dit, dans une interview à Marie Claire, qu’il est incapable d’aimer une femme de 50 ans” et que “le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout, Yann Moix a failli exploser en plein vol, attaqué et bombardé de toutes parts pour cause de sexisme et de jeunisme. Et Moix de faire l’expérience de la morsure d’une polémique dont la violence s’est attachée à déchiqueter le personnage déjà pas en odeur de sainteté dans une frange du public qui, sur la base de ses interventions dans trois saisons de On n’est pas couché, le considère comme une tête à claques haut de gamme. Une émission qui l’a surexposé (mais il l’a voulu) et dont il dit aujourd’hui qu’il vit mieux l’après que le pendant”.

Si le propos est dérangeant, il est dommage de résumer tout Moix à un connard qui méprise certaines femmes et en invisibilise d’autres. La preuve par Rompre, son dernier roman que la querelle n’a pas sanctionné – au contraire, elle l’a fait entrer dans la liste des meilleures ventes, excitant peut-être la curiosité de ceux attirés par l’odeur du sang. Que ceux-là soient déçus! Il n’y a pas une ligne de travers sur les femmes dans Rompre, chronique au fer rouge d’une rupture, ponctuée de punchlines auxquelles on aime se mesurer dont la plus belle: Je ne connais meilleure définition de l’enfer que l’absence”.

Ce n’est pas la première fois que vous vivez une rupture. Qu’a-t-elle de si extraordinaire, celle-ci, pour lui avoir consacré un livre?

YANN MOIX – Elle a dépassé toutes les autres. C’est le chef-d’œuvre de ma souffrance. C’est la fois de trop, la fille était merveilleuse, elle avait tout, et j’ai gâché l’histoire.

Elle vous a remplacé par un prof de yoga, c’est-à-dire le contraire de vous…

Quand une femme vous quitte, si vous l’avez blessée, elle va prendre quelqu’un d’inverse à vous. Quel est le contraire de Yann Moix? Un prof de yoga! Tous ceux qui vendent du bien-être ou du mieux-être sont des manipulateurs. Ce n’est pas normal de vendre du “mieux”. Je me méfie de la gentillesse et de la zénitude officielles. Ce mélange de philosophie à la petite semaine en étirant le torse vers le soleil et en récitant des mantras à base de Paulo Coelho, c’est douteux…

À travers vos livres, on a appris que vous étiez contre la famille, contre les enfants et contre le couple. Vous écrivez Rien ne justifie le couple, hors la peur de rester seul avec soi”. Vous êtes contre tout quand les autres sont pour. Êtes-vous contre la vie?

Non, je suis pour la vie, mais je pense être un enfant puisque je suis écrivain et un enfant ne peut pas aller au travail. Un adulte, c’est quelqu’un qui se rend au travail, mais être écrivain, c’est tout sauf un travail. Quand vous allez au travail, vous ne pensez pas à la mort. Quand vous capitalisez et épargnez, vous croyez être éternel. Ce refus des normes est là, viscéralement chez moi, depuis le début. L’enfant peut dire ce qu’il veut, l’écrivain, écrire ce qu’il veut. Ça choque, mais on a le droit de l’écrire, et même de le dire dans des entretiens…

Vous assumez ce que vous avez dit sur les femmes de 50 ans dans l’entretien de Marie Claire?

Je préfère les femmes de 25 ans aux femmes de 50 ans, j’assume à cent mille pour cent. Et si j’avais dit que mon créneau préféré était celui des 18-19 ans, ça n’aurait pas été un crime. Ne parlons pas des romans où je peux très bien inventer un personnage nazi ou favorable à l’inceste. Mais aujourd’hui, c’est devenu difficile… À la dernière foire de Francfort, il y a une biographie de Mohamed Ali qui ne se vendait absolument pas parce que les auteurs sont Blancs… C’est ce qu’on appelle de l’appropriation culturelle. Aujourd’hui, un biographe de Mohamed Ali doit être Noir et non-boxeur plutôt que Blanc et boxeur. C’est un énorme problème.

Vous savez bien qu’évoquer ses goûts sexuels peut choquer – à commencer par ceux qui n’ont pas les mêmes…

Oui, et j’aurais pu aller plus loin et faire l’apologie de la fessée. J’adore donner la fessée aux femmes. J’ai hâte que vous publiiez ça pour voir ce que ça va déclencher… Les hypocrites ont choisi le camp de la morale pour me fustiger. Je ne connais aucune femme de 50 ans qui, droit dans les yeux, peut me dire qu’elle préfère son corps aujourd’hui à celui qu’elle avait à 25 ans. Et les hommes, c’est pareil. Moi, à 25 ans, je ne surveillais pas mes cheveux pour voir si je les perdais. Aujourd’hui, je vais nager tous les jours: à partir de 50 ans, le corps ne vous fait plus de cadeau.

En disant ce que vous avez dit, vous n’ignoriez pas ce que vous alliez déclencher!

Je ne suis pas fou, oui, je le sais – mais pas à ce point-là. Les insultes, les articles dans le New York Times, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung… J’ai fait un film sur les migrants à Calais (Re- Calais, diffusé sur Arte – NDLR), personne n’en a parlé. Là, je dis que je n’aime pas les vieilles, ça fait le tour du monde. Il m’arrive de dire des conneries, des trucs qui m’échappent, mais là, avoir dit ça, je m’en fous. Je regrette juste que mes goûts ne soient pas plus subversifs, quitte à créer une polémique, autant que ce soit vraiment subversif.

Comment avez-vous vécu le mouvement #MeToo qui a enfin rendu audible la parole des femmes sur le harcèlement sexuel?

Je trouve ça très bien, parce que la dégueulasserie et la porcherie des mecs sur les femmes sont une réalité. Des clients de restaurant qui mettent la main au cul des serveuses, je l’ai vu… Et honnêtement, pour que ce mouvement ait pris à ce point, c’est que les femmes doivent être dans un état de souffrance beaucoup plus grand que ce qu’on pouvait deviner.

Pour revenir à Rompre, il faut préciser que vous quittez Emmanuelle quand elle évoque votre engagement sur la question migratoire et vous lance: “Pourquoi as-tu attendu 49 années pour t’intéresser à la misère humaine?” Cette actualité s’insinue dans le quotidien des gens au point de le déranger?

Oui, la question résonne dans la conscience des gens comme une menace. En période de crise, l’appréhension de l’autre est disproportionnée. Pourtant, quand on observe les expériences, les Érythréens, les Afghans, les Pakistanais qu’on a installés dans les villages de France se sont, pour la grande majorité, complètement intégrés. Et beaucoup de ceux que j’ai filmés à Calais – on se moque toujours de moi quand je dis ça – sont souvent des jeunes diplômés qui ont fui la mort. Un migrant, c’est quelqu’un qui a décidé de son propre chef d’aller habiter ailleurs, un exilé, c’est quelqu’un qui aurait adoré rester chez lui mais qui ne peut pas. Il y a en Europe l’oubli total de ce pourquoi l’Europe a été inventée… Au niveau humain, c’est une catastrophe. Les pays du Sud sont les premiers handicapés car les probabilités qu’un exilé venant d’Érythrée arrive par l’Italie est supérieure à celle de le voir arriver directement à Bruxelles. Et si la géographie devient un handicap, l’Europe n’existe plus.

Où en sont votre livre et votre film sur la Corée du Nord?

Je finis en juin le montage du film qui va durer trois heures, mais je tourne un film avec Gérard Depardieu en Corée du Nord qui s’appelle 70 autour de la date anniversaire du régime et celle de Gérard. Quant au livre – Korea -, je l’ai raté, le livre était ennuyeux et j’ai tout repris à zéro.

Vous défendez l’idée que les préjugés sur la Corée du Nord sont tenaces, mais il y a de quoi…

Les gens se trompent sur la Corée du Nord. Ils ont raison sur le régime autoritaire, ils ont tort sur le peuple. Et la population nord-coréenne, qui n’a pas d’autre choix que de vivre là-bas, est incroyablement attachante. Quand des journalistes écrivent “Yann Moix et Gérard Depardieu sont invités par le régime”, c’est malhonnête parce que avec ces journalistes, on loge dans les mêmes hôtels, on prend les mêmes minibus: on ne peut pas aller en Corée du Nord si on n’est pas invité par le régime. Mais comme eux sont journalistes, ça passe, et comme moi je ne le suis pas, je n’ai pas le droit d’être curieux et d’aller en Corée du Nord.

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