SCH «La réalité est beaucoup plus violente que la fiction»

Il avait livré un concert de dingue à Dour en 2017, le S est de retour à l'Ancienne Belgique ce vendredi 15 février. Rencontre au long cours avec un poids lourd du rap français.

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Indolent, porté par une plume extrêmement visuelle, SCH est de ceux qui témoignent de leur quotidien. Sans rien cacher -ou peut-être une certaine douceur- le rappeur de 25 ans, qui cumule plus de trois millions d’abonnés sur les réseaux, décrit la violence des quartiers avec une pointe de fatalité. Des textes durs à la hauteur de la réalité qu’il a connu en grandissant à Aubagne, aux portes de Marseille. Le S s’est fait un nom grâce au désormais classique « A7 » sorti en 2015. Un premier jet énervé au phrasé acéré.

Il présente aujourd’hui un retour aux sources, 3ème album studio nommé de son prénom en lettres romaines, JVLIVS, comme on déroulerait un film de gangster. Ascension, violence, pauvreté, filiation, mort,… SCH livre le récit le plus autobiographique de sa carrière. On y remarque le titre « Otto », mélancolique et sombre, dans lequel il rend hommage à son père décédé en 2017. Un prénom que l’on retrouve tatoué en grand sur sa main gauche. Rencontre à Bruxelles avec un homme multi-facettes, dans le studio du photographe Guillaume Kayacan, qui a immortalisé l’instant.

SCH - by Guillaume Kayacan

Pour cet album, JVLIVS, tu as décidé de fonder ton propre label. A quel niveau ça a changé ta façon de travailler ?
SCH – C’est un travail de longue haleine, parce qu’aujourd’hui j’apprends à me produire. Mais aussi au niveau artistique, j’enregistre mes morceaux tout seul, je sors mes albums avec l’aide de Warner… C’est un travail totalement différent, plus libéré dans ce que je peux amener. Grâce à ça, je peux vraiment faire appel à tous les gens avec qui j’ai envie de travailler, ça change tout au niveau de la direction artistique. Je n’ai plus vraiment de limites. Ce n’est plus une personne annexe qui va être décisionnel dans ma musique.

Est-ce que tu as pu avoir l’impression avant d’être muselé dans ton précédent label, qu’on pouvait te forcer à faire des choses que tu n’avais pas vraiment envie de faire ?
SCH – Ce n’est pas qu’on me forçait, mais il y a des choses que j’aurais fait différemment. Disons que je me suis éloigné de Guilty (beatmaker à la tête de Katrina Squad : NDLR) sans le vouloir. Ça peut être extrêmement frustrant. Pour des conflits d’intérêts qui ne te concernent pas, tu te retrouves à ne plus pouvoir bosser avec des gens que tu estimes et que tu apprécies. Rien que ça, ça me gonflait.

Est-ce que ça a été facile de te lancer sur JVLIVS  ? Tu avais une idée précise de ce que tu voulais amener avec ce troisième album ?
SCH – Ça a été le fruit de longues conversations téléphoniques avec Guilty et Warner. Une fois qu’on a défini le concept, franchement ça a été beaucoup plus simple au niveau de l’élaboration. Je ne faisais pas de déchets, je ne produisais pas des titres qui n’auraient servi à rien, parce que je savais où j’allais. A chaque son on avait une direction, c’est beaucoup plus efficace comme méthode de travail. Ça a été assez vite. Du coup, cet album, ça a vraiment été un plaisir de le faire parce que c’est une manière différente de travailler. Je fais pas 30 sons pour en garder 15. Non, là on sait où on va.

SCH - by Guillaume Kayacan

Comment est venue cette idée d’avoir un album concept, d’avoir une ligne rouge qui lie tous les morceaux entre-eux ?
SCH – On le savait dès le départ, avant même d’avoir écrit un titre. On voulait que ça ressemble à un film avec une histoire qui se suit de A à Z. Je suis allé démarcher les maisons de disques en présentant déjà ce concept. Puis j’ai ouvert mon label, un peu dans le secret. Je voulais revenir aux essences même du rap, comme on avait rêvé de bosser il y a trois ans, après « A7 ». A ce moment là, la seule personne que j’ai prévu, c’est Guilty. Il en a découlé qu’une trilogie avec une histoire qui se déroule au fil des tomes était le produit qui nous excitait le plus. C’est quelque chose qui ne se fait plus depuis longtemps dans le hip-hop et j’avais envie de revenir aux fondamentaux. On voulait pousser la chose à son paroxysme, ça fait une bonne dizaine d’années qu’il n’y avait plus d’albums concept dans le rap français. Du coup c’était un challenge, il y avait un truc un peu compète qui nous a poussé à nous lancer là-dedans, mais surtout à le réussir.

Il y a quelque chose de très fort dans ton écriture, c’est qu’elle est extrêmement visuelle. Est-ce que c’est une manière d’intégrer tes auditeurs, de faire en sorte qu’ils interprètent au mieux ce que tu racontes ?
SCH – Quand j’écris, je me dis qu’il faudrait décrire une image. J’aime que tu puisses lire une phrase et l’imaginer ne fût-ce qu’en la lisant. On retrouve un peu la même chose dans les bouquins. Musicalement, c’est super intéressant. Il y a peu de musiques que j’écoute et qui me projettent des images, et quand je tombe dessus, je m’en amourache vite. Il y a une valeur qui fait que tu t’y attaches plus qu’à un titre lambda. Je cherche vraiment l’image quand j’écris.

Est-ce qu’avec cet album tu as l’impression d’avoir retrouvé ta liberté ?
SCH – A mort, plus que jamais. C’est à me demander si j’étais pas libre avant « A7 ».

SCH - by Guillaume Kayacan

Tu parles de trilogie, est-ce qu’on peut s’attendre à un prélude ? Comment ça va se passer ?
SCH – On a déjà tout le plan dans nos têtes, mais après il y a toujours un aspect un peu secret que j’ai envie de préserver, dans le sens où peut-être que j’aurais d’autres idées qui surviendront pour amener le second volet et je n’ai pas envie de me priver de ça, donc je en vais pas trop en dire. On verra ça dans les prochains mois.

Tu en parlais tout à l’heure, cet album « JVLIVS » s’est vraiment fait en collaboration avec Guilty. Est-ce que tu peux nous raconter la manière dont vous avez commencé à bosser ensemble ?
SCH – On se connaît depuis très longtemps, depuis bien avant «  A7  ». Il m’a rencontré quand je n’avais rien, à l’époque je n’avais pas signé chez Def Jam. Je n’avais pas signé tout court. Il m’a connu sans rien, à la veille de tout ce qui est arrivé après. Il m’a vu brut et il connaît super bien mon entourage. C’est un frère en fait. Il a cette expérience de la vie que je n’ai pas, il est bien plus âgé que moi et c’est toujours intéressant d’échanger avec des gens qui ont des choses à t’apprendre. C’est fondamental de garder des gens comme ça près de toi et de ne jamais s’en écarter, parce que ce n’est que se tirer une balle dans le pied.

Tu répètes souvent que « La réalité dépasse la fiction ». Qu’est-ce que tu entends par là ?
SCH – La réalité est beaucoup plus violente que la fiction, parce que cette dernière est beaucoup plus romancée. Pour moi, voir des familles se faire enlever leurs meubles au quartier, ce sera toujours bien plus violent qu’un film où les mecs se buttent. Malheureusement, le quotidien de certaines personnes dépasse de loin le cinéma Hollywoodien. Tous les grands réalisateurs s’inspirent de la réalité, ils la subliment à leur manière.

Quel est le ratio de réalité et de fiction dans cet album, « JVLIVS » ?
SCH – C’est du 50/50. J’essaie d’être à l’équilibre entre l’aspect narratif et la réalité. J’ai envie de trouver le juste milieu. Il faut qu’il y ait une véritable alchimie entre les deux mondes.

SCH - by Guillaume Kayacan

Est-ce qu’on peut dire que c’est l’album le plus personnel que tu aies écrit ?
SCH – Je ne sais pas, parce que j’ai toujours sorti des morceaux très perso, sur « A7 » il y avait Fusil. Sur « Anarchie » j’ai Essuie tes larmes, j’ai Allô maman. Sur « Deo Favente » j’ai La nuit. Ce sont tous des sons supers intimes, mais sur « JVLIVS » j’ai l’impression que les gens les trouvent plus personnels parce que c’est plus romancé. Peut-être que l’approche est différente.

Peut-être parce que les gens ont l’impression de rentrer dans ta vie. On a aussi ce sentiment avec le titre Pharmacie, est-ce que tu peux nous raconter l’histoire qu’il y a derrière ?
SCH – Le ghetto. Ce morceau, il m’a vraiment été inspiré par la géographie des quartiers. Chez nous, c’est organisé. C’est pas des petits jeunes qui vendent à la sauvette. Ce sont de vrais réseaux avec quinze guetteurs, une dizaine de guetteurs en scooter, un gérant, une relève toutes les six heures. C’est cette organisation hyper hiérarchique qui m’a inspiré Pharmacie, et puis en terme de sonorité, on retrouve évidemment du 21 Savage. J’écoutais son projet quand je planchais sur les idées de mon album et il m’a beaucoup inspiré à développer des nouveaux axes de voix.

Est-ce qu’il t’arrive parfois d’aller voir sur Genius les descriptifs de paroles, la façon dont les gens perçoivent tes textes ?
SCH – Oui, je peux me prendre la tête avec ça. J’ai passé les deux premiers mois de la sortie de l’album à corriger tous mes textes sur Genius et verrouiller les annotations pour que les gens ne disent pas n’importe quoi. La frontière entre la phase génie et la phrase de merde, elle est très mince. Et parfois les auditeurs se plantent complètement dans ce qu’ils entendent. C’est pour ça que je me suis attardé sur Genius parce que je ne voulais absolument pas que mes écrits soient mal interprétés parce que je me fais assez chier à les mettre sur papier pour que ce soit «  sali  » comme ça. Je me sens violé quand on donne un autre sens à ma phrase. (rire) C’est fondamental l’écriture.

Tu as collaboré avec Hamza, est-ce que tu peux nous parler de ta rencontre avec lui ?
SCH – Je le kiffe. C’est un super mec. La première fois qu’on s’est rencontré, c’était dans un studio à Paris y’a deux ans. Je voulais absolument faire un morceau avec lui et vice versa. Du coup on a fait un morceau, qui je pense ne sortira même pas parce qu’entre-temps on a sorti d’autres projets. Du coup on a refait un titre ensemble et à chaque fois ça fait mouche. C’est quelqu’un de super simple, on a un bon feeling, et quand il y a une connexion humaine, ça se ressent dans la musique. 

SCH – Ancienne Belgique – 15 février

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