Dans le secret de la writing room

La recherche universitaire s’attaque aux séries télé. Elle les décode et observe comment les scénaristes les revisitent. Comme ceux de True Detective, dont la saison 3 démarre ce 13 janvier sur Be tv.

True Detective, saison 3 © Prod

True Detective, le carton de HBO, appartient au genre très particulier de l’anthologie. Chacune de ses saisons est distincte des autres, tant dans sa distribution que dans ses intrigues. Un procédé riche et actuel, expérimenté par les frères Coen dans Fargo. Pour cette nouvelle édition, True Detective conserve son identité : enquête macabre, personnages obsessionnels à la psychologie fouillée, ancienne affaire en mal de résolution. C’est ce qu’on appelle un schéma récurrent. Un format à risque, selon les narratologues, car il peut conduire à la lassitude.

Dans True Detective, le showrunner, Nic Pizzolatto, est à l’origine écrivain. A-t-il utilisé les techniques du romancier dans la construction de sa série ? Autopsie le 13 janvier. En attendnat, on révise le bon vieux schéma narratif : situation initiale, perturbation, péripéties, résolution, situation finale. Un engrenage roué, observé depuis l’Antiquité. Mathieu de Wasseige, professeur à l’Ihecs et auteur de nombreuses études portant sur les séries télé, confirme : “Cette structure se retrouve dans les séries. Mais avec la contrainte du temps long. Savoir qu’on va produire 8, 10, 12, 24 épisodes de 43 minutes induit un travail différent des fondamentaux”. Passons à la théorie.

Scénario ou recette ?

La construction scénaristique est enseignée dans les écoles, mais aussi lors de “workshops” et autres “master class”, dont le succès est de plus en plus marqué aux États-Unis. Dans tous les cas, elle encadre le travail proprement créatif. “À partir du moment où une recette est connue et enseignée, on la suit. Ou on prend son contre-pied. Ou on la détourne, au troisième degré, en créant la surprise justement parce qu’on la suit à la lettre. Globalement, les structures fonctionnent avec des arcs narratifs. Elles développent des récits qui ont un début, un apogée et plus ou moins une conclusion. Les arcs narratifs s’étalent sur une durée plus ou moins longue et s’entrelacent entre eux. Ils peuvent couvrir plusieurs saisons ou s’ouvrir au dernier épisode, pour créer un cliffhanger. Certains arcs narratifs sont du type “histoire”, d’autres ont trait à la caractérisation des personnages et sont source de plus grandes surprises.”

Mathieu de Wasseige poursuit. “Un scénariste m’a confié un jour sa fascination pour l’évolution des personnages dans le cinéma US. La trame fonctionne moins sur l’avancement d’une histoire que sur des personnages qui évoluent. C’est très visible dans les séries. En Europe, on fait le contraire : la situation évolue, les caractères sont stables. On peut y voir un parallèle avec la mythologie américaine du self- made-man, de la méritocratie…”

Par contre, les impératifs de diversité des productions de service public en Europe permettent d’amener à l’écran de nouvelles représentations, qui cassent les codes et fascinent les chercheurs. “La série Souviens-toi (polar avec Marie Gillain – NDLR) représente la masculinité de façon remarquable. Le lieutenant Benoît Belgarde, joué par Sami Bouajila, est un flic à la fois intuitif, empathique et dur. C’est un père de famille présent, attentif, très fin, très sensible. On ne voit pas beaucoup ça ailleurs. Il y a eu pas mal de personnages masculins tourmentés, mais des masculinités alternatives, qui ne rentrent pas dans les catégories habituelles (hégémonique, marginal, complice, etc.), sont très rares”.

Ces peintures subtiles de la société telle qu’elle est sont un des grands champs d’exploration qui s’ouvrent aux séries modernes. La perte de vitesse d’une série se manifeste par le recours à des ficelles. Mathieu de Wasseige en décrit une : “Un épisode flash-back, s’il ne fait pas partie des codes propres à la série, est un signe d’essoufflement. On cale sur une intrigue, on insère un flash-back pour faire une pause facile. Un des grands risques d’une série au long cours, c’est d’accumuler des éléments, plutôt que de les approfondir. Le piège est d’ajouter des rebondissements en enfilade”.

Lorsqu’une série ouvre des portes, elle doit les fermer… sans les claquer ! “La Trêve a été victime de ça, poursuit le professeur. Ils pensaient avoir le temps et ont réalisé qu’ils ne l’avaient pas. Ils ont dû boucler certains arcs trop vite. Il faut aussi savoir s’arrêter.” Lorsque les grands arcs s’achèvent ou reprennent de façon artificielle (le syndrome Alias), la fin est proche… Mathieu de Wasseige pointe cet écueil de la “saison de trop”, particulièrement pour les séries très “formulaïques”, répétitives, sans arcs narratifs entre les saisons pour lier la sauce. “Le cas typique, c’est 24 heures chrono. Le format est devenu une prison.”

True Detective. Saison 3.
Dimanche 13 janvier, Be 1, 3h00
Lundi 14 janvier, Be 1, 20h30

Les termes des pros

Le genre a son lexique. Leçon de vocabulaire.

  • Le bottle show : soit l’épisode “bouteille”, où toute l’action se déroule dans un décor unique.
  • Le climax : scène la plus importante de l’épisode, où la tension est à son comble.
  • Le feuilleton : histoire au long cours, qui impose une vision chronologique.
  • Le formula-show : comme dans Columbo ou Les experts, tous les épisodes suivent un schéma narratif identique.
  • La série-feuilleton : chaque épisode raconte sa propre histoire, mais une trame longue sous-jacente lie toute la série ensemble.
  • Le soap opera : feuilleton-fleuve, quotidien, diffusé sans interruption pendant parfois des décennies, mettant généralement en scène des familles rivales, avides et infidèles.
  • Le stand alone : épisode d’un feuilleton qui peut être compris indépendamment de ceux qui le précèdent ou le suivent.

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