Cinéma: Ramdam à Tournai

Une trentaine de fictions, une quinzaine de documentaires, trente courts métrages, autant d’occasions de mettre le doigt là où ça fait mal.

High Life © Prod

En 2015, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, le Ramdam Festival avait été interrompu et le cinéma Imagix de Tournai, évacué. Une menace terroriste sérieuse pesait aussi sur l’événement qui avait, cette année-là, programmé Timbuktu d’Abderrahmane Sissako et le documentaire The Essence Of Terror. De quoi apparemment déranger certaines susceptibilités. Depuis sa création en 2011, c’est la mission du Ramdam : programmer un cinéma “qui dérange” en posant les questions politiques, sociales ou environnementales qui fâchent. “Ce qui dérange, explique le président du festival Jean-Pierre Winberg, c’est un curseur que chacun met à un endroit différent. On peut être bousculé par certaines choses, alors que le voisin le sera beaucoup moins.”

L’évolution du monde a aussi une influence sur le potentiel dérangeant de certains thèmes. “Ce qui a changé depuis le début de Ramdam, c’est qu’il y a beaucoup plus de sujets susceptibles de heurter. C’est à la fois intéressant et inquiétant pour la société et la planète en général. Il y a toute une série de thèmes traités par les cinéastes qui ne l’étaient pas en 2011. Comme les grands enjeux de la planète, la maltraitance de la nature, les migrations, l’intolérance, le fanatisme, l’égalité homme-femme et l’homophobie.” Voilà pour le fond.

Ayka © ProdAyka de Sergey Dvortsevoy © Prod

En ce qui concerne la forme, les programmateurs du Ramdam ont également constaté certaines évolutions. “D’une part, pas mal de films ont trait à des adolescents qui sont confrontés aux problèmes du monde, ce qui est relativement nouveau. Si je prends L’heure de la sortie, par exemple, ce sont des adolescents dans une classe de surdoués qui sont extrêmement inquiets et même angoissés par rapport à l’environnement. C’est assez nouveau que les problèmes globaux de notre société soient vus par le prisme des adolescents. Deuxième élément qui m’a frappé cette année, c’est qu’un certain nombre de cinéastes traitent de problèmes extrêmement sérieux et même dramatiques en faisant appel à l’humour, à la dérision, au burlesque. C’est le cas de Tel Aviv On Fire de Sameh Zoabi.”

Le Ramdam, c’est aussi l’occasion de rappeler qu’en dehors des sentiers battus du cinéma mainstream, il existe encore des artistes qui prennent des risques. “Beaucoup de cinéastes ont le courage de dénoncer certaines situations dans des sociétés qui sont très peu tolérantes. Par exemple, le film Ayka de Sergey Dvortsevoy (prix d’interprétation à Cannes pour la comédienne Samal Yeslyamova – NDLR) raconte l’histoire d’une jeune femme kirghize qui vit illégalement à Moscou dans une misère noire. Un cinéaste russe qui montre ça, c’est courageux. Il y a aussi Of Fathers And Sons de Talal Derki, qui viendra nous rendre visite. Il a vécu deux ans dans une famille islamiste radicale. Ce sont autant d’artistes qui dérangent autant les pouvoirs de tous ordres que notre vision du monde. Or, on veut que lorsque les gens quittent la salle, le film continue…”

© ProdStyx de Wolfgang Fischer © Prod

La programmation de cette 9e édition du Ramdam aborde une foule de sujets politiques, à travers des films grand public mais aussi des œuvres destinées à des réseaux de diffusion plus confidentiels, ou qui ne sortiront jamais en Belgique. Parmi les perles de cette année, Styx de Wolfgang Fischer, l’excellent Vice d’Adam McKay ou encore High Life, le dernier film de Claire Denis avec Juliette Binoche. Un débat suivra chaque projection. La plupart des documentaires seront présentés par leurs auteurs en personne.

Le label “qui dérange”

Ramdam est devenu, au fil du temps, une sorte de label qui impacte une partie de la vie culturelle et associative de la région. Avec une vraie mission d’éducation permanente. “Il y a toute une série de démarches sous le label “qui dérange”, qui dépassent de loin le festival lui-même. Des bibliothèques de la région ont par exemple souhaité avoir un présentoir avec les films présentés dans les huit précédentes éditions de Ramdam. Une petite ASBL de la région a décidé de mener une opération “qui dérange” en prenant comme thème : “La culture, ça ne sert à rien et ça coûte cher”. Ils ont proposé à une soixantaine de personnes de s’exprimer sur ce thème par la photo, avec des formations en amont, des conférences sur la culture… Tout ça à partir du festival. Il y a la volonté, pendant la période du festival et même au-delà de ça, que le cœur de la Wallonie picarde batte au rythme de Ramdam !”

Ramdam Festival, du 12 au 22 janvier. Imagix de Tournai.

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