Andréa Bescond : « Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir une nouvelle vie devant moi »

Sexuellement abusée entre 8 et 12 ans, Andréa Bescond va mieux. Parce qu’elle a libéré sa propre parole par l’écriture. D’abord dans une pièce relatant son histoire. Ensuite dans un film magnifique.

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Pendant quatre ans, un ami proche de ses parents lui a fait des “chatouilles”. C’est comme ça qu’il les appelait. Personne n’a rien vu, rien soupçonné. Andréa Bescond a posé un couvercle sur cette histoire jusqu’à l’adolescence et aux premiers flirts qui font ressurgir des images. Le jour où elle apprend que cet homme va devenir grand-père, elle révèle tout. L’abuseur est condamné par la justice, mais un nouveau traumatisme frappe la jeune femme : le déni de sa propre famille qui met sa parole en doute. S’ensuit une descente aux enfers : alcool, drogue et la danse qu’elle pratique jusqu’à l’épuisement.

Sa rencontre avec le comédien et metteur en scène Éric Métayer est déterminante. Il sera le papa de ses deux enfants mais aussi l’œil extérieur, amoureux et professionnel. Mettre des mots sur son histoire devient une impérieuse nécessité. Elle écrit avec son compagnon Les chatouilles (ou la danse de la colère) qu’elle crée en 2014, seule sur scène. Le spectacle est un carton. L’idée d’en faire un film naît dans la foulée.

Le film s’appelle juste Les chatouilles. Pourquoi avoir retiré du titre La danse de la colère?

ANDRÉA BESCOND – Parce que la colère a disparu de mon vécu. Il y a un vrai apaisement aujourd’hui. Quand j’ai rencontré Éric, j’étais encore en colère. Et puis il y a eu une écoute, de l’amour, une famille. Le fait d’avoir été accompagnée par Éric et d’avoir pu raconter cette histoire avec lui, même si ça partait de ma vie, m’a permis de me raccrocher à l’essentiel. Être entourée d’amour apaise beaucoup de souffrances.

Quel a été le rôle de l’art dans votre parcours?

La danse a été un refuge, l’endroit où j’ai pu déverser ma colère. Ensuite, l’écriture m’a permis de poser des mots, de “secouer l’arbre”. Jouer le spectacle m’a enfin permis de rencontrer plein de gens qui avaient un parcours similaire. Là je me suis dit que ce que j’avais vécu était “normal”. Tous ces traumatismes psychologiques, les addictions, les besoins de violence, les pulsions suicidaires, tout ce qui m’a fait croire que j’étais folle, que je n’allais pas bien. Eh bien non, je n’étais pas folle ! C’était un parcours logique, propre à beaucoup de gens qui ont vécu comme moi des violences sexuelles dans l’enfance.

Ressentiez-vous de la culpabilité?

Exactement ! Les rencontres que j’ai faites grâce au spectacle m’ont permis de comprendre que je n’étais coupable de rien.

Est-ce que jouer ce spectacle si longtemps a été une épreuve?

Oui. Il y a eu une période compliquée. C’est un spectacle très physique. La fatigue m’a plongée dans un état de déprime. En plus, au début, je ne disais pas que c’était mon histoire. À un moment donné, j’ai réalisé que je ne pouvais pas prôner la libération de la parole sans être foutue de dire que j’avais vécu ce que je racontais !

Grâce à l’écriture du spectacle, j’ai pu comprendre pourquoi cette violence pouvait s’emparer de moi et je l’ai arrêtée en cours de route.

© Belga ImageAndréa Bescond dans son spectacle Les chatouilles (ou la danse de la colère) © Belga Image

Pourquoi ne pas l’avoir dit dès le départ?

Pour protéger ma famille. Comme d’habitude, comme on le fait tous. D’ailleurs, on a appelé le personnage Odette et non pas Andréa, comme s’il fallait que ce ne soit pas moi. L’important, c’était de montrer que le spectre est beaucoup plus large que moi et mon histoire. Mais en même temps, il fallait que ça s’inscrive en moi aussi, pour que j’aille mieux. Et au bout du compte, ce spectacle m’a permis de m’inscrire complètement dans le statut de victime. Puis de sortir de là pour aller dans le statut de résiliente. Puis de sortir de ce statut de résiliente pour être dans un rapport à la vie beaucoup plus libre. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir une nouvelle vie devant moi.

Si l’écriture vous a libérée, qu’en est-il de vos rapports avec votre famille?

Je ne parle jamais de ma famille parce que c’est leur vie. Et parce que c’est compliqué quand une chose pareille arrive dans une famille. Chez nous, c’était compliqué et ça le reste. Par contre, dans la famille qu’on a fondée avec Éric, ça nous a permis, dès le début de vie de nos enfants, de pouvoir les protéger au mieux, d’être dans une éducation beaucoup plus bienveillante, plus à l’écoute.

Ce travail a rejailli sur eux aussi?

Énormément. Mais aussi sur ma façon d’être maman. Grâce à l’écriture du spectacle, j’ai pu comprendre pourquoi cette violence pouvait s’emparer de moi et je l’ai arrêtée en cours de route. Je ne l’ai pas transmise à mes enfants. Je ne suis pas une mère violente ni agressive. Je me suis posé les bonnes questions grâce à ce parcours artistique.

Vous tournez définitivement la page avec ce film?

C’est le combat d’une vie, mais oui, c’est une page qui se ferme. Aujourd’hui je me sens libérée de ce passé. Et je suis fière de ce que j’ai accompli.

La leçon de danse, le nouveau spectacle d’Andréa Bescond et Éric Métayer.
Du 22 au 27/1. Centre culturel d’Auderghem.

Les chatouilles ****

D’Andréa Bescond et Éric Métayer. Avec Andréa Bescond, Karin Viard, Pierre Deladonchamps, Clovis Cornillac – 103’. 

Les chatouilles n’est pas la simple adaptation d’une pièce à (énorme) succès. L’histoire est la même, mais Andréa Bescond et Éric Métayer ont eu l’intelligence de procéder à une véritable recréation, bouleversant le fil narratif du spectacle, truffant leur film d’ellipses, accordant une place plus grande à certains personnages et mettant un visage sur les protagonistes que la comédienne interprétait seule sur scène. Karin Viard et Clovis Cornillac campent à la perfection les parents passifs et démunis face à l’impensable. Dans le rôle de l’abuseur, Pierre Deladonchamps incarne le mal de manière glaciale, troquant en une seconde son visage d’ange contre celui d’un odieux manipulateur. On rit, on est horrifié, on pleure. Au théâtre, Les chatouilles nous avait foutu une baffe. On a tendu l’autre joue et on a bien fait. Les chatouilles est aujourd’hui un grand film.

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