Montrer la pornographie

L’Expo porno, montée sur le campus de l’ULB, ouvre les yeux et balaie les préjugés sur un phénomène de société brassant mille et une thématiques.

© Expo Porno

Campus de l’ULB, Espace Allende, deuxième étage à droite: Expo porno. Il y a moins de monde qu’à l’heure de midi dans les couloirs, mais des petits groupes déambulent, des jeunes seuls, concentrés, et quelques visiteurs extérieurs. Aux murs, des affiches explicites plutôt drôles, des textes, des vidéos, des cartes postales anciennes sur lesquelles les chairs se déploient. Une quinzaine d’œuvres d’art enrichissent la thématique. Les références abondent, hétéroclites : Ovidie, Jacquie et Michel, la Cicciolina, le marquis de Sade, André Breton, Aragon… Des analyses, de Simone de Bauvoir aussi, de chercheurs, de féministes… et puis des questions, beaucoup de questions.

L’initiative s’est concrétisée après des mois de réflexion jalonnés d’interrogations: de quelle façon aborder le sujet ? Que montrer ? Les curateurs savent à qui ils veulent s’adresser: aux jeunes. Une demande émane des acteurs sociaux, qui ne savent comment traiter le sujet. ”Aujourd’hui, le premier contact avec la sexualité chez les jeunes, c’est le porno, explique Laurence Rosier, linguiste et professeur à la Faculté des Lettres. Ces acteurs de terrain n’ont pas nécessairement envie de se plonger dans le sujet, mais, à part l’interdiction, qu’est-ce qu’on fait ?”

Un malaise mi-honteux, mi-trangressif tourne toujours autour de la pornographie. 

Preuve de l’intérêt pour le sujet, le vernissage a fait carton plein. L’expo n’aborde pas le détail des chiffres, on ne saura pas quelle proportion de la population regarde, à quelle fréquence, à partir de quel âge…. Mais 25 %, au minimum, des recherches sur Internet concerneraient la pornographie, un chiffre en augmentation. Entre panique sociale et panique morale, la consommation pornographique suscite de nombreuses craintes. Quelle est son influence ? Quelles sont ses conséquences, notamment sur les comportements et particulièrement ceux des jeunes ?

Autre confirmation : début décembre, la conférence ”Adolescence et sexualité à l’ère du numérique”, qui dévoilera les résultats d’une étude, affiche complet depuis longtemps. Vu le nombre de recherches sur Internet, il semble donc qu’une foule de gens regardent du porno. Mais qui en parle à table entre le plat et le dessert ? Un malaise mi-honteux, mi-trangressif tourne toujours autour de la pornographie. ”Le sujet reste tabou”, constate Laurence Rosier, qui poursuit : “Nous n’avons reçu aucun retour des autorités universitaires sur notre expo. Et beaucoup de collègues sont mal à l’aise, sans même l’avoir vue… Avec l’historienne Valérie Piette, et Jean-Didier Bergilez, spécialiste des rapports entre sexe et urbanisme, nous avons voulu produire un outil pour en parler”.

Cachez ce sexe que j’ai déjà vu !

Pour monter une expo sur la pornographie, il faut en montrer. Un minimum. ”On était dans cette tension, sans avoir envie de faire un truc trash, ni de tabler uniquement sur la déconstruction.” Ce que les curateurs veulent éviter: la culpabilisation, la stigmatisation, le jugement moral (“le porno, c’est mal !”). Tout en mettant également en évidence le côté conservateur de la production pornographique. ”On a suivi le fil rouge de l’histoire des normes et des censures” explorées à partir du XVIIIe siècle. Et toujours d’actualité : la prof raconte qu’elle a été bloquée 30 jours par Facebook après avoir posté des photos du vernissage de l’exposition. La pornographie, à différencier du porno (qui ne concerne que la production de films), en tant que représentation des sexualités, a fait – et fait toujours – partie de la culture. Il a fallu faire des choix, passer les fresques érotiques de Pompéi ou les descriptions grivoises de Rabelais, pour attaquer le sujet par les écrits du marquis de Sade (XVIIIe siècle), longtemps censurés. ”Les étudiants sont très étonnés de découvrir Sade, ils pensent qu’il n’y a pas plus trash que le porno actuel…”, s’amuse Laurence Rosier. Et après Sade ? Les surréalistes, qui ”sous couvert d’érotisme objectivaient complètement les femmes. Les questions de sexualité et de pornographie étaient aux mains des hommes. Les femmes pouvaient faire de l’érotisme”… Il faut attendre une époque plus récente pour voir apparaître des femmes qui parlent, ou produisent de la pornographie.

Les sexes féminins sont mis en scène, débarrassés de tout poil, maquillés, transformés, dans une représentation absolument pas naturelle.

Au fil de l’expo, détour par le sexting – envoi par téléphone de contenu à caractère sexuel explicite – friand d’images morcelées d’un corps transformé alors en objet et déshumanisé. Ce procédé de morcellement renvoie au tableau très cadré de Gustave Courbet L’origine du monde (1866), commandé au peintre français par un diplomate turco-égyptien souffrant de syphilis (et pas vraiment fan du sexe féminin). ”La porno n’est pas nouvelle, les moyens utilisés non plus.” Aujourd’hui, L’origine du monde est-il pornographique ? Laurence Rosier : “Il est considéré comme tel, puisque censuré par Facebook”. Autre paradoxe de ce tableau hors norme : la toison touffue du sexe féminin peint par Courbet diffère complètement des normes du porno actuel, qui se sont peu à peu imposées comme codes esthétiques quotidiens. “L’épilation intégrale du sexe féminin vient du porno : il se voit mieux.” Les sexes féminins sont mis en scène, débarrassés de tout poil, maquillés, transformés, dans une représentation absolument pas naturelle.

En contrepoint, l’œuvre de Carole Deltenre – une série de camées accueillant des moulages de vulves – réintroduit une vision diverse du sexe féminin. La production pornographique a donné naissance à un sexe-visage, retouché comme un visage, selon le psychanalyste français Éric Bidaud. Poils, plis et rondeurs…, en pornographie, les corps “normaux” se retrouvent dans des catégories “de niche”, relégués au rang d’”étrangetés”, voire de perversion. De même, les sécrétions féminines disparaissent, effacées, masquées, tandis que celles de l’homme, preuve de sa jouissance, doivent apparaître. Mais lorsque, en dehors de la chambre à coucher ou du viseur de la caméra, ”les femmes décident de montrer elles-mêmes leur sexe aux yeux de tous, comme le fait la performeuse Annie Sprinkler, ça leur est reproché. Comme si le domaine était réservé aux hommes”.

Pour découvrir la suite de l’article, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Sur le même sujet
Plus d'actualité