« Les actrices porno sont des gladiateurs modernes »

Pendant un an, le journaliste français Robin D’Angelo a infiltré le milieu du porno amateur hexagonal. Son livre "Judy, Lola, Sofia et moi" en dresse un portrait peu glorieux… C’est même plutôt affreux. Moustique l'a rencontré.

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Le « gonzo » est un genre de films pornographique sans scénario apparu aux Etats-Unis dans les années 1990 et dans lequel les acteurs s’adressent fréquemment aux spectateurs via la caméra. Le terme est directement emprunté au « journalisme gonzo », des reportages ultra-subjectifs, dans lesquels le journaliste est l’un des protagonistes de son reportage en écrivant à la première personne… Robin D’Angelo a – en quelque sorte – fusionné les deux. Pendant un peu plus d’un an (de janvier 2017 à mars 2018), le reporter français a infiltré les coulisses du cinéma porno amateur hexagonal (incarné par la puissante entreprise Jaquie & Michel).

Pour mener à bien son enquête, Robin D’Angelo a franchi toutes les lignes rouges : s’improviser caméraman sur un tournage, jouer un mari trompé sur un tournage et même enfier une cagoule pour participer à un « bukkake » (éjaculation collective par un groupe d’hommes sur une femme, généralement dans le visage) duquel il s’enfuira in extremis… Cette immersion a accouché d’un bouquin paru à l’automne et intitulé « Judy, Lola, Sofia et moi« . Un pavé de 300 pages que le jeune trentenaire jette dans la marre en exposant les coulisses d’un univers qui baigne dans le sexisme (et le racisme) ordinaire. Une plongée dans l’intimité des actrices qui dévoile l’absence récurrente de consentement, le non-respect du droit du travail (elles n’ont généralement pas de contrat) et des pratiques contraires à la dignité humaine… Son auteur l’affirme : « Notre société a le porno qu’elle mérite« . Rencontre.

Infiltrer le cinéma porno, c’est une idée qui vous chatouillait depuis longtemps ?

Robin D’Angelo : Depuis quelques années déjà. J’avais dressé le portrait d’un producteur de Jacquie et Michel auparavant, et j’avais compris un peu comment fonctionnait l’économie de cette petite scène underground où personne n’avait jamais vraiment creusé. Les médias français parlent souvent de Jacquie & Michel comme d’une success-story made in France, du cinéma porno réalisé à la bonne franquette par de sympathiques petits amateurs… « Amateur » ce n’est qu’une étiquette utilisée pour définir un style visuel, une esthétique. Ces films fait à l’arrache sont réalisés par des professionnels, et j’ai voulu voir ce qu’il y avait derrière le mythe et raconter la réalité sociale et économique du milieu.

Une réalité très dure, certains passages du bouquin sont à la limite du supportable. On a parfois le sentiment que vous assistez au viol de l’actrice…

J’ai été effectivement assisté à une agression sexuelle lors d’un tournage. L’actrice n’avait pas été briefée, et le producteur qui jouait également l’acteur m’a demandé de filmer en me disant de ne surtout jamais couper la caméra car il souhaitait capturer sa réaction spontanée. « Robin, ça passe ou ça casse » m’a-t-il dit. J’ai eu un gros dilemme morale car la scène était très brutale (l’acteur va jusqu’à gifler violemment les seins de sa « partenaire ») et j’ai dû résister pour ne pas intervenir.

Une actrice fait du porno pour exister socialement. Sur Twitter, c’est la course aux followers.

Pourquoi n’êtes-vous pas intervenu ?

Premièrement, parce que j’accédais enfin à ce que les producteurs ne veulent justement pas que les spectateurs sachent. C’était l’aboutissement d’un an d’immersion et il fallait que je puisse raconter et documenter ce qu’il se passe parce que ça personne ne le dit et, surtout, personne ne le voit. Deuxièmement, l’actrice était une forte tête. Elle s’est elle-même révoltée… et a réclamé plus d’argent au producteur pour continuer la scène. En intervenant, j’aurais pu ruiner son business alors qu’elle n’avait pas besoin de moi pour se faire respecter. Mais si son intégrité physique avait continué d’être mise en danger, je serais évidement intervenu. Ce n’était pas le cas.

Même si elles font preuve de caractère, les actrices de ce milieu ne sont-elles tout de même pas exploitées ?

Elles sont en position de faiblesse et, en même temps, elles ont du pouvoir. C’est contradictoire. La majorité de ces femmes dissocient plaisir et sexe, comme le font les prostitués. Beaucoup ont vécu des trucs très durs (viol parental, …) pour parvenir à cette déconnexion et, au final, c’est un moyen pour elle de récupérer leur droit sur leur corps et prendre une revanche sur la société. « On m’a pris ma sexualité ? Et bien maintenant je vais gagner de l’argent grâce à elle. » Ces femmes ne sont pas des esclaves sexuelles. Elles ne voient pas le problème à consentir à réaliser les choses sordides qu’on leur demande de faire. Le sordide et la violence reste du domaine subjectif. Une personne qui a connu la misère depuis le berceau n’aura pas la même perception qu’un nanti. On ne peut pas remettre en cause les stratégies de ces femmes qui font ce qu’elles peuvent pour gagner leur vie.

La frontière entre cinéma porno et prostitution est étroite. Plusieurs actrices dans votre livre ont d’ailleurs franchi le pas…

Les deux domaines sont très différents, et très proches en même temps. Vivre du porno pour une femme aujourd’hui, ce n’est pas possible. En tournant quinze scènes sur l’année, elle touche peut-être 3000 euros. Beaucoup vont donc faire de l’escorting, du strip-tease sur des salons du X, des animations dans des clubs libertins… Elles sont des travailleuses du sexe, le porno n’est qu’une facette de leur vie. La différence fondamentale avec la prostitution, c’est l’image. En plus de l’argent, les actrices porno gagnent en reconnaissance, contrairement aux prostitués qui cherchent à conserver leur anonymat. Une actrice va faire du porno pour exister socialement. Sur Twitter (le réseau social ne banni pas les contenus à caractère pornographique, NDLR), c’est la course aux followers. La plateforme est une véritable vitrine pour les actrices qui postent régulièrement des photos de nues pour satisfaire leurs fans.

Proposer un contrat d’intermittent du spectacle à une actrice qui fait un bukkake, c’est immoral.

Des fans qui n’attendent qu’une chose : la prochaine vidéo où elles se feront violemment pénétrer…

Oui, c’est horrible ce qu’elles subissent en tournage et, en même temps, elles sont mises sur un piédestal. Elles sont en quelque sorte des gladiateurs modernes. J’ai accompagné une actrice lors d’une rencontre avec ses fans. Elle, qui mesure 1,60 mètre, s’est retrouvée face à un groupe de gros malabars qui se comportaient tous comme des petits garçons à Disneyland. Ce n’était absolument pas graveleux, il n’y avait pas de drague, ces types faisaient gentiment la queue-leu-leu pour lui offrir un cadeau. Certains se pinçaient même le visage car ils n’arrivaient pas à y croire: « Elle est tellement mignonne en vrai« . C’est là qu’on comprend la force du statut de l’actrice pornographique. Grâce au porno, certaines parviennent à sortir d’une solitude affective et mentale extrême et devenir quelqu’un en un mois. C’est fantastique… et en même temps c’est terrible.

Le site Pornhub a dévoilé hier son rapport statistique pour l’année écoulée. Celui-ci révèle que 30% des personnes qui fréquentent le site sont des femmes, ça vous étonne ?

Absolument pas. Et ce serait encore plus intéressant de voir les statistiques par catégorie pornographique. J’ai lu que 30% des personnes qui regardent du porno gays (masculin) sont des femmes. Il y a tellement peu d’érotisation du corps masculin dans le porno mainstream – rapport de domination d’un (ou plusieurs) homme(s) sur une femme, NDLR – que certaines femmes se sentent plus excitées par du porno gays parce que les corps des hommes sont plus mis en valeur… Le porno traditionnel est une transposition fantasmée des rapports sociaux. Dans notre société sexiste, le porno ne pourra être que sexiste. On a ce qu’on mérite.

Votre livre a-t-il justement pour ambition de faire évoluer les mentalités ?

Je suis assez pessimiste là-dessus, malheureusement. Les gens aiment se branler devant du porno. Malgré tout ce que j’ai vu, je continue moi aussi à mater du porno. On a construit nos désirs d’une telle façon qu’il est très compliqué de les déconstruire. Je ne pense pas que mon livre va changer quelque chose, même si j’ai rencontré quelques députés qui voudraient proposer de lois pour légiférer le milieu… Mais proposer un contrat d’intermittent du spectacle à une actrice qui participe à un bukkake chez Pascal OP (producteur pronographique cité dans le livre, NDLR), ne va rien changer. Ce serait même immoral !

« Judy, Lola, Sofia et moi », Robin D’Angelo, Éditions Goutte d’Or, Paris.

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