Lefto «Le jazz, c’était vraiment la base du rap. Aujourd’hui, ça s’inverse»

DJ, curateur, programmateur, animateur radio sur StuBru,... Lefto enchaîne les casquettes comme on change de vitesse, toujours au service des découvertes musicales.

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Sa passion ? Dénicher des talents, les grands comme les petits noms de demain. Ceux qui osent, triturent des sons et des envies pour aller toujours plus loin. Stéphane Lallemand, de son vrai nom, parle aussi bien français que flamand, ce qui lui permet d’incarner, mais surtout de comprendre toutes les petites subtilités qui font de la Belgique ce qu’elle est. Il en est d’ailleurs l’un des meilleurs ambassadeurs, puisqu’il a visité des dizaines de pays pour aller y mixer. Toujours en mouvement, cet artiste garde une oreille attentive sur les sons d’hier pour penser à demain. Hip-hop, jazz, break beat, soul, funk, rythmes africains, grime,… Ses goûts musicaux sont ultra-éclectiques. On l’a rencontré à Bruxelles, dans le studio du photographe Guillaume Kayacan, pour parler de cette carrière hors norme et de son dernier projet en date, Jazz Cats, où il compile un jazz belge en pleine effervescence grâce à une sélection d’artistes émergents. Un disque délicieusement audacieux.

Commençons par la base, d’où te vient cet amour du jazz ?

Lefto – C’est quelque chose qui me vient de mon père. J’ai grandi avec sans vraiment me poser de questions. Sans vraiment me rendre compte de ce que c’était, ni vraiment de son importance dans le paysage musical. J’ai ça depuis tout petit, mon père écoutait des titres de jazz en permanence, que ce soit à la maison ou même dans la voiture avant d’aller à l’école. C’est dans mon ADN. Comme je suis devenu un enfant du hip-hop, à une certaine période, j’ai pu réellement constater l’influence du genre sur d’autres styles musicaux. Le jazz, c’était vraiment la base du rap. Surtout dans les nineties.

Est-ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui c’est le contraire ? Que le jazz de 2018 est influencé par le hip-hop ?

Lefto – Oui, bien sûr. On se retrouve à avoir l’inverse aujourd’hui, les jeunes jouent du jazz avec une influence qui est le hip-hop, ou même le rock et la house. On retrouve des similitudes entre les fondements du rap et du jazz.

Lefto by Guillaume KayacanLefto by Guillaume Kayacan

Il y a un artiste qui revient souvent dans tes influences, c’est Madlib. Pourquoi t’as-t-il à a ce point marqué ?

Lefto – Madlib est un très grand producteur. Je suivais absolument tout ce qu’il faisait à l’époque, puis il est parti dans une direction un peu plus free jazz avec des projets annexes où il changeait de nom avec des pseudos comme Yesterdays New Quintet, c’est quelqu’un qui savait vraiment se réinventer. Cet album de Madlib, Shades of Blue, pour moi ça a été une révélation, parce que c’est arrivé en même temps qu’une proposition qu’on m’avait faite  : soit de faire une compile pour Blue Note et de rassembler mes morceaux de jazz préférés du label. Je leur ai proposé de remixer des morceaux du catalogue. Ils m’ont donné carte blanche, c’est quelque chose qui m’a vraiment ouvert l’esprit.

Tu as un rôle assez spécial en Belgique, c’est celui de curateur. Tu peux te permettre de mettre des artistes émergents en avant, que ce soit à Dour ou dans cette compile Jazz Cats. Comment ça a commencé, pour toi ?

Lefto – Ça a commencé en 2002, quand j’ai déménagé sur Gand. Je travaillais pour un label de disque et on avait cette idée, un pote et moi, de lancer des soirées à Gand. On avait un contact -qui s’appelle Amine et qui est une sorte de manager pour moi aujourd’hui- qui était à la tête de Democrazy. C’est une organisation qui fait des concerts à Gand et on leur a proposé de lancer un projet et depuis ce moment, je n’ai pas arrêté de mettre des artistes en avant, qu’ils soient belges ou qu’ils viennent de n’importe quel pays. Connus ou complètement inconnus. Au fur et à mesure j’ai commencé à programmer des plus en plus de grandes salles, puis de proposer des artistes pour le festival de Dour, sur ma scène. J’ai également commencé à bosser avec Red Bull Elektropedia, avec qui je fais des events maintenant, mais aussi des événements qui s’appellent Made In Belgium qui se tiennent une fois par an et qui sont broadcastés en live sur StuBru. Ce qui est gai, c’est de constater le potentiel des artistes, de voir lesquels seront capables d’aller loin.

Lefto by Guillaume KayacanLefto by Guillaume Kayacan

Comment tu as eu cette idée, de sortir une compile jazz ?

Lefto – Je trouvais que c’était le moment, il se passait vraiment quelque chose autour de la scène jazz et on n’en parle pas assez dans les médias. C’est facile de venir faire des interviews avec la face émergente de l’iceberg, mais c’est beaucoup plus difficile d’aller fouiner sous l’eau.

Du coup, j’imagine que tu es contacté tout le temps par de jeunes artistes  ?

Lefto – Oui, c’est vrai que c’est assez fréquent. Je suis passé assez récemment sur La Première et j’ai fait un appel aux talents wallons et du coup je me retrouve avec des mails de tous pleins de groupes. C’est marrant parce que j’ai quand même un grand lien avec la Flandre et avec Bruxelles. Par contre avec la Wallonie, ça a toujours été un peu plus compliqué, j’avais parfois l’impression qu’il ne s’y passait rien mais c’est complètement faux. C’est juste que je n’avais pas les bons contacts. Je pense qu’en Wallonie, il y a sans doute moins de personnes et d’infrastructures qui poussent les jeunes artistes.

Lefto by Guillaume KayacanLefto by Guillaume Kayacan

Comment tu sélectionnes les artistes que tu as envie de mettre en avant, selon quels critères ?

Lefto – A force d’écouter tellement de registres différents, je me suis fait une oreille. Je sais assez rapidement quand quelque chose a le potentiel de percer ou qu’il manque d’un peu de coaching. Ca vient avec l’expérience.

Est-ce qu’il a été facile de trouver les groupes qui composent Jazz Cats, comment tu t’y es pris ?

Lefto – Oui, j’avais déjà une idée assez précise des groupes que j’allais inviter. Glass Museum par exemple, je les connaissais par le festival de Dour. J’avais demandé à plusieurs personnes s’ils connaissaient un bon groupe de jazz et ce nom m’est revenu de nombreuses fois. Glass Museum, c’est clairement un groupe qui a du potentiel et qui pourrait aller loin, dans la vibes Nils Frahm ou même un Nicolas Jaar. Je trouve juste dommage qu’il y ait si peu de structures en Wallonie pour pousser ces talents. A Bruxelles ou en Flandre, il y a des systèmes de résidences qui sont mis en place, les groupes peuvent donc répéter et avoir du bon matos assez facilement.

Tu as également une émission sur StuBru, qui te permet aussi de repérer des gens et de leur donner une visibilité…

Lefto – Oui, mais je trouve qu’il faut vraiment faire une différence entre les émissions de journées et celles de soirées. Il y a plus de prises de risques le soir, la programmation est plus deep, plus éclectique. Il y a de l’audience pour tout, je pense qu’il faut juste la cultiver.

Tu voyages tout le temps, pour mixer notamment, du coup est-ce que tu peux nous faire un état des lieux des endroits qui bougent le plus en terme musical ?

Lefto – Amsterdam est ultra-pointu pour tout ce qui est musique électronique et deejaying. C’est la scène la plus riche et la plus éclectique. Ils ont absolument toutes les infrastructures nécessaires au développement de leur scène, que ce soit salles de concerts ou événements. Quand tu y es, tu sens qu’il y a vraiment quelque chose qui se passe. Et puis derrière, évidemment il y a des grandes villes comme Londres qui poussent à fond la découverte, les nouveaux sons. Je peux aussi pointer des villes comme Séoul, qui monte énormément, que ce soit en musique ou en mode.

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