On a rencontré Jeanne Herry, la réalisatrice de Pupille

À travers une ronde d’acteurs bouleversants, Pupille révèle les enjeux multiples de l’adoption d’un enfant né sous X. Rencontre avec Jeanne Herry, sa réalisatrice comblée.

Pupille © Prod

Si l’accouchement anonyme n’existe pas en Belgique, en France plus de 600 femmes par an ont recours à l’accouchement sous le secret (seules 14 % reviennent sur leur décision). À travers la chaîne des assistants sociaux et familiaux qui ont pour charge de porter (au sens propre et figuré) un nouveau-né déclaré pupille adoptable et d’évaluer les parents adoptants, le film de Jeanne Herry soutient une mise en place chorale périlleuse et en récolte tous les fruits. Quatre ans après le succès de son premier film – Elle l’adore -, la fille de Julien Clerc et Miou-Miou retrouve Sandrine Kiberlain (épatante en pédiatre frustrée et accro aux bonbons), Gilles Lellouche (décidément polyvalent depuis le succès du Grand bain, ultra-émouvant en assistant familial) et Élodie Bouchez, vibrante en candidate à l’adoption – l’actrice a décroché un Bayard d’or à Namur, où l’on rencontre la réalisatrice.

Pupille touche au cœur parce que l’enjeu n’est pas tant l’adoption elle-même que la justesse de la considération de l’enfant (“le bébé est une personne” disait Françoise Dolto, papesse de l’enfance dans les années 70, dont certains adages restent salvateurs). En acceptant de montrer des personnages imparfaits (dans leurs désirs comme dans leurs dénis), Jeanne Herry parvient à questionner certains stéréotypes tenaces (comme la douceur maternelle, ici dévolue à Lellouche) et montrer les ambivalences de l’adoption, que le cinéma a souvent tendance à réduire à une bonne action. Les enjeux sont ici tout autres et se résolvent là où on ne l’attend pas – dans le mystère d’un personnage-clé qu’on pensait secondaire, et qui dans un trou noir fait entrer la lumière.

L’adoption est rarement montrée au cinéma, or ce sujet pose énormément de questions : quel était le point de départ de l’écriture ?

Jeanne Herry – Un jour j’ai reçu un message d’une proche qui m’a complètement bouleversée. Elle me disait : ça y est, ils m’ont appelée, elle allait devenir mère adoptante du jour au lendemain. La vibration de sa voix était si forte, à la fois paniquée et euphorique, que je me suis replongée dans son parcours. Je me suis documentée auprès des travailleurs sociaux, dans les services d’adoption puis à l’aide sociale à l’enfance. J’ai voulu savoir ce qu’il se passait exactement lorsqu’une mère remet son bébé. Étudier ces protocoles assez uniques m’a passionnée.

Qu’avez-vous découvert qui vous a le plus touchée ?

Émotionnellement ça charriait en moi des réflexions très profondes sur la vie, sur l’essentiel, sur notre rapport au lien et pas seulement au lien de filiation. J’ai compris que les femmes qui accouchent sous X ne reviennent que rarement sur leur décision. Ça a aussi réorienté mon regard sur l’adoption, je me suis rendu compte que j’avais tendance à la regarder à travers le regard des parents, et que donc je pensais mal. Il faut la regarder par le biais de l’enfant. Certains se tournent vers l’adoption par dépit. C’est un travail intérieur d’accepter que ça n’est pas la même chose que d’avoir un enfant naturellement.

Avez-vous lu Dolto, qui prônait le parler juste aux enfants, y compris aux bébés ?

Non, mais ma mère adhérait à sa vision et de fait elle nous parlait beaucoup. Pas pour dire des choses impudiques, mais la question de la parole était majeure dans mon foyer : comment expliquer les choses qui ne se passent pas bien aux enfants et qu’on serait censé leur cacher pour les préserver ? Par la suite quand je me suis documentée – car je ne suis ni travailleuse sociale et je n’ai adopté personne -, j’ai effectivement découvert tous ces mécanismes et je me suis rendu compte que les adultes de cette chaîne parlaient tout le temps au bébé de manière droite, pesée, chargée, pour lui dire que ce qu’il ressent est bien la vérité. Ils lui énoncent leur solidité face à sa fragilité. Tu peux t’en remettre à nous, disent-ils. J’ai trouvé ça puissant. L’adoption crée des enjeux forts partout pour tout le monde, et ça donne aussi de très bonnes séquences de film. De manière générale j’adore écrire des face-à-face psychologiques.

Vos personnages sortent aussi des stéréotypes, notamment masculin/féminin : était-ce un moteur d’écriture ?

Globalement, savoir pourquoi on est comme on est m’intéresse. On est tous faits de névroses et on compense comme on peut. Le tic compensatoire des bonbons pour Sandrine Kiberlain était ludique à jouer. Et puis tout de suite j’ai pensé à un homme pour s’occuper du bébé. C’est idiot, mais un homme avec un bébé dans les bras, ça reste une image forte. Et forcément une image, c’est du cinéma, surtout si cet homme est une incarnation de la virilité, avec une douceur mélangée à sa solidité. J’ai mis beaucoup de moi dans ce personnage, de mon père aussi. J’ai poussé tous ces schémas et ça m’a plu. Le personnage d’Élodie Bouchez me touche aussi, son parcours émotionnel est riche, elle passe de l’euphorie au découragement, elle est éprouvée mais elle a une vraie candeur et une beauté qui nous ressemble. Les grands acteurs fonctionnent par rendez-vous, et ils étaient tous au rendez-vous.

Les grandes réalisatrices aussi !

Merci. Plus que tout, j’aime raconter des histoires et donner des choses à jouer aux acteurs.

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