Nadine Labaki : « Face aux réfugiés, les criminels c’est nous »

La cinéaste libanaise signe Capharnaüm, film-manifeste pour les enfants réfugiés et tour de force cinématographique.

Capharnaum © Prod

C’est un film qui laisse des traces tant les séquences indélébiles s’accumulent, dans un découpage aussi précis que foisonnant, collant littéralement aux basques de Zain, gamin des rues de Beyrouth. Prix du jury au dernier festival de Cannes, Capharnaüm (village de pêcheurs de la Palestine historique devenu synonyme de désordre) ouvre les yeux sur le chaos du monde… Des enfants sans identité, menottés par des parents qui n’ont plus la force de les élever, des enfants vendus, achetés, exploités par des passeurs. Des enfants qui boivent le lait en poudre en y trempant des glaçons, roulent dans des poussettes de fortune, vendent de la drogue à la gorgée. Des enfants privés de tout, prêts à tuer parfois.

En les croisant chaque jour dans les rues de Beyrouth (avec la Jordanie, le Liban est l’un des pays qui accueillent le plus de réfugiés), Nadine Labaki a vu son film s’imposer à elle. Après quatre ans de préparation (dont l’essentiel mobilisé par la “trouvaille” Zain, sorte de mini-Marlon Brando ici quasiment dans son propre rôle), la réalisatrice (déjà remarquée avec Caramel et Et maintenant on va où?) se remet à peine de l’aventure lorsqu’on la rencontre au festival de Gand. Elle est rassurée car Zain et sa famille ont trouvé refuge en Norvège, Yordanos à Londres et la petite Yonas du film au Kenya. “Pas facile de tourner la page de ce film”, confesse la réalisatrice. Impossible, en fait.

Le cinéma est-il pour vous un acte de résistance ?

NADINE LABAKI – Oui. Je pense que le cinéma peut réellement interroger les choses, car il pose une loupe sur les problèmes. Le cinéma humanise, et peut être plus fort qu’un discours politique. Il met un visage sur des statistiques. Il donne à voir un combat à travers des situations ressenties et des émotions qui amènent de l’empathie. Pour moi, le cinéma n’est pas un choix, c’est une mission et un devoir.

Les réfugiés sont-ils les héros contemporains ?

Un jour j’ai vu un petit garçon d’un an et demi sur un trottoir qui n’arrivait pas à dormir. Il ne réclamait rien, il était juste dépourvu de son droit élémentaire, dormir. Je me suis demandé comment on en était arrivés là. Pourquoi ne sommes-nous pas tous dans la rue pour protester contre cela ? Parce que les enfants n’ont pas de voix, ils ne peuvent pas formuler leurs droits. En fait, les criminels c’est nous, car c’est un crime de ne pas assister ces enfants qui sont en danger perpétuel : de se faire écraser, de mourir de froid, de faim, de négligence, de viol, d’abus, de tout. Face à cette souffrance on ne fait rien. La situation économique du Liban est terrible, car ce tout petit pays a accueilli deux millions de réfugiés, la moitié de sa population. En Europe on pousse des cris pour quelques milliers de personnes. Alors oui, ce sujet mérite toute notre attention et d’être vu sur grand écran.

 Pourquoi ne sommes-nous pas tous dans la rue pour protester contre cela ? Parce que les enfants n’ont pas de voix.

Votre film frappe par son ultra-réalisme : comment avez-vous réussi à coller à ce point au réel ?

J’ai travaillé comme en documentaire. La manière de tourner s’est imposée : caméra à l’épaule, très mobile, avec un chef-opérateur, un cadreur et une directrice de casting qui ont tout donné. Il fallait être à la hauteur des enfants, comprendre leurs besoins, être patients et à leur service. Le brief de départ était : on est dans une guerre, à chaque instant on doit être prêt à suivre Zain ou Yonas sans s’arrêter, en se rendant invisible. On a tourné six mois et c’est en cherchant qu’on parvenait à faire dévier leur naturel vers la fiction qui était écrite. Le film est une chorégraphie entre la vérité de ces gens et la fiction.

Quand avez-vous su que vous aviez vos acteurs ?

Il fallait des personnages qui aient vécu ce dont on parle. Les acteurs ne devaient pas jouer mais être, on voit dans leurs yeux ce dont ils ont été témoins. Les enfants de la rue ont un langage corporel et verbal que je ne pouvais pas reproduire et qui vient de la manière dont ils ont dû ruser pour survivre. Zain est un réfugié syrien qui a grandi dans la rue, mais avec des parents aimants, ce qui le différencie du Zain du film. Le film continue au-delà du film, Zain fait partie de ma famille maintenant. Mais il reste tous les autres.

Cet article est issu de notre magazine papier. Pour plus d’infos qui piquent, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Sur le même sujet
Plus d'actualité