La photographe Charlotte Abramow se souvient de ses premières fois

À 25 ans, Charlotte Abramow est photographe, réalisatrice, naturelle et investie. Elle sort son premier livre Maurice, Tristesse et Rigolade qui raconte la maladie et la revalidation de son papa. Rencontre. 

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Dans un petit café littéraire sans prétention de la capitale, Charlotte Abramow déguste son sandwich et bénit les gérants d’avoir créé un encas aussi bon. En pleine promo pour son premier livre – l’aboutissement de sept ans de travail – la photographe bruxelloise se plonge dans ses souvenirs et se prête au jeu de nos questions « première fois ». Son nom reste relativement peu connu du grand public pourtant son cv est déjà impressionant. Derrière les deux premiers clips d’Angèle (« Je veux tes yeux » et « La loi de Murphy« ), c’est elle. Derrière des dizaines de projets photos, des couvertures des Inrockuptibles et de la nouvelle version du clip « Les passantes » de Brassens c’est elle aussi.

Photos moches, Converse et restaurant japonais, Charlotte AbramoFF (n’allez pas prononcer un v ou, pire, un w) nous emmène joyeuse dans son passé et ses débuts. 

Je me souviens de la première photo que j’ai prise…

Charlotte Abramow: « La toute première c’était avec l’appareil photo jetable que j’avais reçu pour mes 7 ans. D’ailleurs c’était une photo de mon père dans le salon de notre maison. Tu vois le bordel, la table à repasser, le fer et mon père lit un papier et devant lui il y a un énorme bouquet de fleurs qui cache un peu son corps. Je crois me souvenir que je trouvais ça chouette que le bouquet soit devant lui alors que ça ne donne pas grand-chose.

©Charlotte Abramow

C’est marrant parce que vers 9 ans je shootais tout le temps mes copines dans la cour de récré et j’ai remarqué il n’y a pas longtemps qu’elles étaient toujours derrière une porte. Je pense qu’il y avait déjà une volonté d’avoir toujours un même fond uni. Mais bon elles sont moches ces photos. »

Je me souviens de la première fois où je me suis dit « là c’est vraiment une belle photo »

C.A.: « Ça devait être une photo en mode macroscopique des pattes de mon chat ou une photo de Converse. J’étais vite contente. »

Je me souviens de la première fois où mes photos ont été exposées…

C.A.: « J’ai l’impression que c’était en 2010 ou 2011 dans un petit café à Tour et Taxi. Je ne me souviens pas du nom du bar ni du contexte. Il y avait les photos des jumelles en noir et blanc, c’était vraiment mes débuts. »

Je me souviens de la première interview 

C.A.: « C’était pour Grazia. Ils faisaient un article sur les talents précoces de la mode et il y avait juste un petit encart « trois question à Charlotte Abramow, 16 ans, qui a rencontré Paolo Roversi. »

Je me souviens de la première fois où on a mal prononcé mon nom de famille…

C.A.: « (Rires) Franchement la première fois je ne pourrais pas vous dire je crois que c’est depuis toujours. C’est fou comme les gens sont convaincus que je m’appelle « Charlotte Abramo ». Même des proches arrivent encore à se tromper. Sinon il y en a qui disent « Abramov ». Je comprends qu’on puisse ne pas se douter que ce sont deux « f « . Dans mon livre je l’explique : mon grand-père c’était deux « f » et mon père c’est devenu « AbramoW » parce que l’état civil ne voulait pas mettre le double « f ». C’était déjà un peu antisémite à cette époque-là, en 1932. »

Je me souviens de la première fois où je me suis dit « ça devient sérieux ce que je fais » 

C.A.: « C’est difficile parce que tu n’as pas la même notion de « sérieux » à 16 ans qu’à 25. Soit c’était un de mes premiers éditos pour Elle Belgique soit mon premier vrai job qui était pour Piece of chic. On avait shooté dans un hôpital psychiatrique abandonné, il faisait moins cinq degrés, la modèle était en robe de soirée et elle n’a pas dit une seule fois qu’elle avait froid. Ce sont des photos vraiment moches même si sur le moment j’étais satisfaite. Vu que c’était une commande, j’avais l’impression de commencer quelque chose de sérieux.

©Charlotte Abramow

Et puis il y a la transition avant et après l’école des Gobelins à Paris. Avant je n’avais pas de notion de technique. J’avais un instinct qui marchait et je savais cadrer, mais c’était tout. Les Gobelins m’ont apporté un panel de techniques impressionnant et une culture de l’image que je n’avais pas du tout.

Le studio était vraiment une peur bleue parce que tu n’as rien et qu’il faut tout construire. Mais j’y ai pris goût. Au point peut-être de m’y enfermer et c’est pour ça que j’essaye de sortir davantage comme avec le projet aux Îles Féroé. » 

©Charlotte Abramow

Je me souviens de la première fois où je me suis dit que ça n’allait pas fonctionner

C.A.: « Je pense qu’en général, si je n’y crois pas en amont, je ne le fais pas. Soit c’est très préparé et les choses sont pensées et j’ai rodé la série de photos dans ma tête pendant longtemps soit c’est une impro complète et je ne me mets aucune pression. »

Je me souviens de la première fois où je me suis dit que j’allais tout envoyer promener

C.A.: « C’est plus dû au métier qui est parfois un peu lourd. Les contraintes de la commande, le monde de la pub, les histoires de droit, etc. Quand tu as des clients qui ne respectent pas bien les contrats ou qui essayent d’abuser de toi pour que ce soit moins cher par exemple. Mais ça reste mon métier et ma passion.

Et puis y’a Instagram aussi qui me dégoute parfois, mais auquel je suis accro. Y’a tellement de photos à la seconde, c’est sans fin. Parfois ça me donne envie de prendre des photos beaucoup moins souvent. Je n’arrive plus trop – et c’est peut-être un défaut – à faire des photos spontanément. » 

Je me souviens de la première fois où j’ai découvert Instagram

« Je me suis inscrite en janvier 2013 et je ne sais pas si les gens s’en souviennent, mais à l’époque c’était considéré comme une honte totale d’aller sur Instagram. Encore plus honteux pour les photographes d’aller sur cette application de merde où tu postais des photos horribles avec des effets moches. Je me souviens que je m’étais dit « bon j’y vais quand même ». Alors que maintenant c’est notre cv. On ne me demande plus jamais quel est mon site, on me demande quel est mon nom sur Insta. »

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ambiance artistique aux serres

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Je me souviens de la première fois où je me suis dit que ce n’était pas tous les jours facile d’être une fille

C.A. : « C’est loin. Ça doit remonter à l’enfance ou à l’adolescence. Très jeune, les injustices faites aux femmes m’ébranlaient sans que je sache ce que c’était du féminisme. Je ne comprenais pas forcément qu’il y avait une cause à défendre. Et puis c’est aussi toute cette notion d’intérioriser le danger qui est arrivée très tôt. Cette peur où tu sais que tu es en danger parce qu’on peut potentiellement d’agresser rien qu’à cause de ta tenue vestimentaire. »

Je me souviens de la dernière injustice qui m’a énervée

C.A. : « Hier. J’ai posté sur mon Insta une photo en lien avec #ThisIsNotConsent. L’histoire en Irlande du gars qui a été acquitté parce que la victime portait un string en dentelle. On sait que l’Irlande et le droit des femmes ça fait deux.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le 6 novembre dernier, en Irlande, un homme a été acquitté lors de son procès pour le viol d’une jeune fille de 17 ans. L’avocate de cet homme a parlé du string en dentelle portée par la victime en disant « Vous devriez voir la manière dont elle était habillée. Elle portait un string en dentelle. » suite à quoi il a été acquitté. Un string n’est pas un consentement. Les femmes devraient être libres de s’habiller comme elles veulent : porter des sous-vêtements sexy en dentelle, porter des mini-jupes, porter des décolletés, ça ne veut pas dire vouloir être violée. Ça n’est pas une invitation à un acte sexuel. Ça n’est pas un feu vert. Ça n’est pas un consentement. #ThisIsNotConsent #CeciNEstPasUnConsentement

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Ce n’est pas parce qu’on porte des décolletés, des mini jupes ou des sous-vêtements en dentelle qu’on a envie de se faire violer. Ça veut dire quoi ? Qu’on doit être constamment en combinaison et qu’on ne peut plus s’habiller pour soi ? Le consentement c’est la base de tout, je ne comprends pas que certains mecs puissent encore mettre ça en question. »

Je me souviens de la première fois où j’ai vu Angèle

C.A.:  « C’était la veille de notre premier shooting et on a été dans un restaurant japonais. Ça faisait plusieurs mois qu’on se parlait sur Facebook, mais vu qu’elle était à Bruxelles et moi à Paris on ne s’était pas encore rencontrées. C’était hyper naturel. On a presque le même âge, on vient toutes les deux de Bruxelles, il n’y avait pas de distance. Et puis elle m’a quand même laissé lui mettre des spaghettis sur la tête le lendemain. »

 

Je me souviens de la première fois où j’ai montré le livre fini à Maurice

C.A.:  « Je pouvais lui montrer la maquette seulement à certains moments, quand je savais qu’il allait être réceptif. Surtout la nuit. Je devais lui montrer partie par partie parce que ça faisait beaucoup pour lui. Je me souviens d’une fois où il a regardé toutes les photos qui sont à la fin du livre en un coup et où il n’arrêtait pas de faire des blagues. Il disait des choses très intéressantes et était très impressionné.

Je suis contente qu’il ait pu ressentir autant de sentiments en regardant le travail. Il comprenait toujours les références. Il y a une photo avec des horloges sans aiguilles et il a directement reconnu la scène du film « Les fraises sauvages » d’Ingmar Bergman à laquelle ça faisait référence. J’étais très impressionnée par ses blagues, ses jeux de mot et ses analyses. »

©Charlotte Abramow

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